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resterait essentiellement individuel et ne pourrait entrer dans la vie sociale. On pourrait donc dire, que le phénomène social possède comme deux faces : par l’une il s’adresse aux masses humaines, comme une abstraction qui résume en elle et fige dans une forme constante la variabilité individuelle des états psychiques, le type de l’espèce, dans lequel se réconcilient et se retrouvent mutuellement les besoins, sentiments et concepts individuels des différents hommes ; par l’autre, il communique d’une manière intime avec l’âme de l’individu, il atteint les profondeurs individuelles de chaque homme, ne réfléchissant que son propre besoin, sentiment ou concept personnel. C’est par exemple, la valeur d’échange d’une marchandise, s’opposant par sa forme constante et abstraite de prix, à l’utilité variable que présente la marchandise comme objet de consommation ; c’est la loi formulée dans le code et agissant par l’intermédiaire d’une organisation d’État, ou le mot d’ordre d’une lutte sociale arboré sur l’étendard d’un parti, en opposition à ces intérêts personnels, idées et sentiments, ressentis particulièrement par chaque homme, avec la variété qui lui est propre, et qui cependant ont leur expression commune dans cette forme cristallisée, abstraite et publique, se retrouvent tous dans cette loi ou ce mot d’ordre. L’une constitue le caractère objectif du phénomène social, est comme un foyer, qui, centralisant en lui les ressemblances des âmes humaines, s’oppose à chacune séparément et en même temps à toutes, comme objet indépendant, pourvu d’une vie autonome. L’autre, constitue son caractère psychologique, est la liaison qui unit intimement cette abstraction objective à la vie des individus, la fragmentant en des milliers de réflexions subjectives ; elle est ce que je retrouve dans la marchandise comme étant mon propre besoin, dans une loi, comme mon propre intérêt, dans l’idée sociale, comme ma propre conception ; elle est cette réalité immédiatement ressentie dans les profondeurs de l’âme de chaque homme, sans laquelle le phénomène social ne posséderait aucun contenu et planerait comme une abstraction vide au-dessus de la vie humaine. Les deux côtés du phénomène social se complètent donc réciproquement et indispensablement : sans le premier, il passe totalement dans le domaine de la psychologie individuelle ; sans le second, dans la métaphysique ultra-phénoménale. Exclure l’un ou l’autre serait impossible, car cela équivaudrait à vider la nature même du fait, à méconnaître celles de ses propriétés, qui s’imposent universellement à notre expérience.

Cependant, dans la sociologie contemporaine existent deux cou-