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Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/97

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sacrée, pour vous. Il fallait la faire. Aucun principe ne m’oblige à me justifier devant vous que je connais à peine. Non, rien ne m’oblige, seulement… Seulement…

Les yeux noirs s’embuent et la voix se trouble.

— Seulement, puisque vous l’avez si bien connu, je veux vous expliquer.

Elle halète et j’ai honte de ma cruauté.

— Vous ne pouvez pas comprendre !

Elle parle sourdement, en phrases hachées. Une immense pitié me vient pour elle, et le secret qu’elle comprime depuis longtemps, me soufflète durement.

— Taisez-vous, Mademoiselle. Je vous en supplie, taisez-vous ! Je comprends, je comprends. Ne dites plus rien. Je n’aurais pas dû… je m’en vais. Je suis odieux…

Affolé, je me suis levé. Mais elle m’a forcé à me rasseoir.

— Si, maintenant, il faut que vous sachiez.

Avec des sanglots dans la gorge, elle me raconte sa vie, sa pauvre vie si vide et si douloureuse pourtant, malgré les plaisirs éphémères et les fallacieuses jouissances qu’on se procure avec de l’argent. Et moi qui croyais qu’on pouvait acheter le bonheur ! pardon !

Elle me dit son enfance libre, son père mort de la poitrine, tout jeune. Sa mère jolie et riche la délaissait, s’amusait pour mourir à son tour du même mal. Elle avait vu, dans son adolescence, ses frères fauchés en pleine fleur, toujours par le même fléau. Alors elle ne vécut plus, tant la peur la harcelait. Oh ! la terreur lancinante de la Mort qui vous couve de son regard sardonique et la cruelle hantise qui vous poursuit jour et nuit.

Elle me dit son affolement, les médecins consultés et rassurants, puis le calme et l’oubli. Et ce furent ses fiançailles avec Luc Gorman qui lui plut. Puis elle s’aperçut qu’elle ne l’aimait pas, parce qu’elle le croyait incapable de s’attacher à qui que ce soit, à quoi que ce soit. Aujour-