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Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/96

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que Luc, ce sentimental qui prétendait ne plus vibrer, est mort.

Ah ! comme la petite aventure d’Huelgoat perd vite sa saveur. Et l’inconnue identifiée n’a plus pour moi ce charme attrayant. Oui, je lui en veux de n’avoir pas réalisé l’unique rêve de l’infortuné Luc. Maudites les femmes insensibles au corps de statue…

Jeanne de Kergar ! Mais peut-on être sans cœur ni âme, avec un nom pareil ? On verra. Je lui écrirai. Oui, si fou que cela puisse paraître je vais lui écrire.

Sur le papier, j’ai tracé cette phrase ambiguë.

« Mon ami Luc Gorman avait fait un joli rêve. » La réponse ne tarda guère : « Venez ! »

Je suis allé à l’hôtel que Jeanne de Kergar habite, sur la place Clichy. Mon cceur bat à se rompre. Je mâche et je remâche les mots maladroits que je vais lui dire, tout à l’heure. Au fait, je suis un goujat ou un mufle. Les deux, sans doute. De quel droit me transformé-je ainsi en justicier ? Au nom de quelle morale et de quel sentiment vais-je entreprendre cette jeune fille, lui demander des comptes ? De quoi est-elle coupable ? et de quoi l’accusé-je, pour m’ériger ainsi en bourreau ? Désemparé, je ne sais plus quel parti prendre. Fuir, ou rester ? Comment expliquer ma lettre stupide et ma démarche ? Oui, il y a bien la promesse faite à Luc, scellée par la mort ! Évidemment. Mais est-ce suffisant pour m’arroger le droit de troubler une vie, peut-être à jamais ? Peut-être vais-je la torturer cette Jeanne de Kergar ? Les morts n’ont pas à se venger. Pitié pour les vivants ! Mais eut-elle pitié, elle ? Allons, en avant, pas de vains scrupules. Luc avait fait un trop joli rêve…

Elle m’a accueilli simplement et son calme m’impressionne.

— Je vous remercie, Monsieur, et je ne vous en veux nullement. Cette mission que vous aviez acceptée était