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Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/91

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Les grands malades ont secoué leur torpeur. Ils crient :

— La ferme !

Les autres, les valides ou à peu près, moins susceptibles, ont éclaté de rire. Ici, la souffrance est individuelle. La collectivité s’en fiche. Il y a des Russes, des Polonais et nous autres, les Bretons, les Auvergnats, les Parisiens, tous fondus dans la belle unité française lorsqu’ils s’agit de tel ou tel coffre-fort à défendre…

— Ouais, mon vieux Breton. Moi je suis ici depuis un an et je ne m’en plains pas. Il est vrai que je suis mieux que chez moi où je faisais ceinture. Nous avons une nourriture saine et abondante oùsqu’est le remède efficace contre la « ptisie » pulmonaire des poitrinaires !

En effet, l’ineffable et spirituel Picrate prétendait avec des fracas de vocabulaire surprenants « qu’avec de la purée et du pâté de foie à midi, du pâté de foie et de la purée le soir, y avait des chances de s’en tirer « indemne »… Extrêmement gobeur comme tous les titis et les Parisiens en général, il ignorait tout de notre « Breiz » jusqu’à sa situation et sa configuration géographiques. Je le stupéfiais. Il est vrai que pour la circonstance je procédais à des embellissements faciles et à des exagérations aisées qui ne coûtaient rien à l’art oratoire mais qui extasiaient Picrate.

— Des fois, Rosmor, que tu verrais une place de gérant, là-bas, dans une ferme, tu pourrais pas me pistonner ?

— C’est à voir. Quelles sont tes aptitudes ? As-tu des dispositions ?

— J’crois bien. J’ai servi dans l’artillerie.

— Allons donc ! se sont écriés des camarades, il nous a avoué l’autre jour, qu’il chevauchait un âne…

Il y eut des rires et des trépignements. Mais les internes arrivent à grands pas, la mine renfrognée, mécontents de cette hilarité dont ils s’attribuent à tort, les causes.