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Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/69

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ne veux voir que les rives fleuries d’où, peut-être, quelque génie bienfaisant me tendra au prochain détour, la branche de saule salutaire. Mais le miracle ne se fait pas. Je maigris, je tousse, je crache. Il m’est impossible de manger. Cette fois, il n’y a plus de doute. Cette fois, le néant va s’ouvrir devant moi et dans les rochers de l’Arrée, le hibou peut déjà lancer ses chants de mort tandis que minuit sonnant se peuplera d’intersignes… Je deviens maussade, taciturne et je vais à grands pas vers la neurasthénie. Et je suis insociable, malgré l’été splendide où croule la blondeur des moissons. Dieu sait que ma souffrance physique n’est rien auprès de ma torture morale. C’est à devenir fou, d’une folie lancinante que nulle psychie n’analysera.

Impuissant contre le mal, le docteur Darcel en suit les progrès à la radio. « Un peu d’infiltration à gauche », a-t-il expliqué. Un concert exaspérant se joue dans ma poitrine, des ronflements, des sifflements, des râles. Il a encore fallu me ponctionner et comme le liquide s’épaissit, devient purulent, on a dû employer les grosses aiguilles. Avec soulagement pourtant, je les ai senties déchirant ma chair et quand, délivré de la terrible oppression, mon cœur se calme, je trouve à la nature un petit air de fête, un charme guilleret. Tout fredonne et tout se trémousse dans ma résurrection provisoire, comme au retour de l’enfant prodigue !

Le docteur est très inquiet à mon sujet. Je lui ai demandé :

— Et quand vous ne pourrez plus m’enlever ce liquide ? si l’évolution continue à gauche ?… Alors, je suis flambé ?

Mal à l’aise il hausse les épaules. Il aurait voulu me mentir mais il me sait trop au courant pour croire à des bobards même scientifiques. Évasif, il a conclu :

— Il y a toujours des ressources…