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Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/68

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harassés aux ailes endolories, au hasard d’un caprice manqué, je me suis posé sur la première fleur venue. Qu’importe si sa tige plongeait dans le ruisseau ! Je suis trop avide des chairs saines, des sexualités pleines, des sensualités souveraines pour discerner dans la saveur brutale des franches étreintes, le goût immonde de la vase et le baiser gluant du vice…

J’ai voulu aussi gagner le pain quotidien. Comme d’autres, j’ai cru que le journalisme me mènerait à la fortune et à la célébrité par une plume légère et mordante. J’ai pris à cœur la maigre besogne des correspondants. Hé oui ! « le journalisme mène à tout, à condition d’en sortir »… Lapalissade grotesque et cruelle ! À écrire de fallacieux communiqués, la rubrique des chiens crevés et des ivrognes, je me fais des rentes, un sou par ligne. En alignant des lignes et des lignes, je suis pris de vertige… Mon salaire ne me donnera point une telle impression ! Il est vrai qu’on a toujours la petite satisfaction d’amour-propre, en voyant son nom s’étaler sans modestie au bas d’une note déformée par un typographe distrait qui rêve d’une partie de campagne ou du bistrot du coin.

Et me revoilà, plus malade que jamais !

Une nuit, j’ai failli étouffer, mon cœur éperdu, d’un battement fou me monte à la gorge. Alors j’ai crié mon épouvante… Le liquide est revenu, tiraillant, ma plèvre douloureuse. Je souffre énormément et, devant la mine apitoyée des gens compatissants, exaspéré, je cèle mes affres, je m’efforce à rire. Je fais rire les autres. Je ne veux pas de pitié, aucune pitié ! Il me semble que tout aveu de défaite accentuera ma chute, rapprochera le terme tragique. Avec désespoir, les dents serrées, sur mon épave qui descend le courant à toute allure, je me crispe et je me débats. Je ne veux pas entendre le fracas de la fatale cascade qui tombe au gouffre où mon radeau va s’abîmer. Je