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Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/33

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Sinistres présages





Les esprits malins rôdent dans la nuit noire et l’Arrée se peuple d’intersignes.

Je suis revenu dans l’antique chaumière paisible où, sur le large foyer noirci, les âmes des disparus viennent parfois rechercher l’ambiance des choses chères. Face à mon petit lit de fer, contre le mur vaguement blanchi à la chaux, il y a un Christ brumeux qui roule des yeux blancs. Et, par la fenêtre minuscule que le givre constelle, je vois le ciel froid et le balancement étrange de maigres cerisiers roussis. La cheminée qui hurle appelle autour de la flamme violette de la tourbe qui brûle, les longs récits imagés que l’on écoute avec des frissons, et des légendes surnaturelles où la Mort et le vieux Paolik, prévôt d’Enfer, se concertent pour détruire les amoureux gentillets, chantant leurs « gwerziou » au tard des assemblées…

J’ai retrouvé l’atmosphère du pays natal, toujours pareille avec son parfum complexe des traditions et des mœurs séculaires. J’ai retrouvé les mêmes habitudes, les mêmes préjugés indéracinables, la même mentalité faite de largesse et de mesquinerie. La nuit distille toujours la terreur lancinante des superstitions. Vieille terre de mes pères, terre sacrée des miracles et des fées merveilleuses, inspiratrice de la lumière et de l’enchanteresse musique, terre des vieux saints naïfs aux élans d’apôtres, sol indomptable du granit, berceau des races fortes, défends-moi ! reprends-moi dans ta sécurité immuable…