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Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/22

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Ci-gît, belle jeunesse


Nous sommes donc restés à l’infirmerie, Masson et moi. Moi, pour bronchite aiguë battant son plein et d’allure suspecte. Lui, pour une congestion pulmonaire arrêtée net par une judicieuse application de ventouses. Mais on le garde par crainte d’un retour du mal.

Nous ne sommes pas mal du tout, dans cette infirmerie où pétille un feu de chêne. Au dehors, le vent hurle dans les arbres du parc et vient heurter sourdement avec des sifflements ironiques aux vitres des fenêtres. La pluie cingle les croisées et l’eau coule dans les gouttières avec un bruit monotone. Parfois, un train passe, strident, sur le pont, et son grondement meurt au lointain dans les échos assourdis.

De temps à autre un de nous se lève pour alimenter le feu et nous regagnons en hâte le lit tiède.

Lui, Masson, est élève de seconde. Nous sommes des amis de longue date, étant presque compatriotes et comme nous sommes à l’âge où l’on s’éveille à l’amour et aux femmes, ce sont celles-ci qui font l’ordinaire sujet de nos conversations, souvent animées. Avec complaisance, avec fatuité sans doute, nous nous contons nos amourettes. Il me fit beaucoup rire en me détaillant le trouble où le jeta, un soir orageux de juin, le baiser que lui plaqua sur les lèvres, un camarade plus vieux, que je connaissais pour sa sentimentalité déviée et pour la perversité de sa sexualité florissante. Masson se fâcha, écœuré et s’essuyant vigoureusement les lèvres qu’il jugeait à jamais souillées, il cingla le