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Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/19

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Lentement je me déshabille. Dans les lits américains (une occasion) — la guerre nous a donné quelques petits bénéfices de ce genre ! — quelques malades me font des signes amicaux. Leur regard vif rit, leur nez s’esclaffe et leur langue trépigne. À part cela, dans leur repos de momies, on les dirait à l’agonie. Allons, on sait encore s’amuser, que diable !

— Hé, là-bas ! il faudrait tâcher de décamper demain, a clamé le surveillant général Napoléon, d’une voix harmonieuse en se dressant sur ses ergots. Il semble que tout se soit mis au garde à vous.

— Bande de rossards !

Napoléon tonitrue, ravi de son langage fleuri de l’éternelle fleur de rhétorique qui pue la vase des administrations bébêtes et le parfum calamiteux de l’imbécile scholastique. Les « rossards » savent s’adapter aux circonstances. Il faut pour réussir naître comédien, ouvrir ses yeux à la lumière en beuglant !… Ils ont pris un petit air malheureux, leurs regards deviennent fixes et ternes, leurs traits figés. Malgré tout, il y en a un, un petit frisé comme un moricaud, qui glousse sous ses draps au risque de hâter l’heure de sa guérison et la récolte anticipée de quelques heures d’arrêt pour fêter cet heureux événement inévitable.

— Chut ! a fait le docteur qui m’auscultait.

Longuement, il a collé son oreille sur ma poitrine, sur mon dos, écoutant les bronches et les poumons, épiant mon cœur. Longuement, il a cherché le rouage défaillant du mécanisme intérieur. Soucieux, il s’est relevé. Il m’a questionné gentiment, scrutant mes paupières et mon visage. Un moment, il est resté silencieux. Je ne respire plus. J’attends le verdict. Le moricaud glousse toujours dans ses draps. L’infirmière s’est avancée.

— Alors, docteur ?