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Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/154

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rouges, son haleine, comme une houle bondissait en grésillant. La nuit glaciale au baiser souvent mortel descendait silencieusement sur l’Arré fiévreux. Des roitelets téméraires dans leurs secrets abris de mousse sèche, piaillaient. De loin en loin, la voix glapissante d’un loup appelait les ténèbres.

Riwall grimpa le raidillon de Roz-dû, puis il prit à travers les landes interminables. Il faisait presque noir. Une chaumine fumait à la Croix-Cassée. Le long des bas talus de pierraille et de glaise, des genêts inquiétants et dégingandés se balançaient et leurs profils se dressaient comme des spectres désordonnés livrés au sabbat. Riwall descendit les contreforts de l’Arré et s’engagea dans le ravin où l’Elorn glousse, surprise de se trouver si claire et si pimpante dans ce paysage lugubre. Un pauvre village de miséreux, écroulé derrière un fantomatique bois de pins rabougris, Roudouderc’h, y semblait condenser toute la tristesse du monde. Sur la droite, les carrières d’ardoises de Commana, avec leurs saillies bizarres et menaçantes paraissaient être des repaires de bandits ou des cavernes de fauves. Et toujours, ce maudit vent d’enfer, rageur, brûlant, vindicatif, qui descend en trombe de l’Ouest, gronde dans le vallon et tourbillonne avec les âmes en peine dans le marais fameux du « Yun-an-Tremp ». Formant arrière-plan contre la colline, un taillis inextricable, Koat Dengoat, farfouillis d’épines et de ronces, penche quelques modestes arbustes vers l’Elorn élargie. Moi-même, j’ai vu et parcouru ces lieux où, continuellement il semble qu’un désespoir muet se crispe. Je les ai contemplés, par un riant soleil d’été et j’en ai remporté une impression si pénible, qu’aujourd’hui, au coin de mon feu violet de tourbe, j’en ai toujours froid dans le dos. Dans le silence pesant sur Koat Dengoat, on ne percevait que le glouglou du ruisseau et je m’atten-