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Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/12

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chercherait en vain, dans toute la Cournouaille, région plus émouvante que celle-ci. Des plateaux désertiques, des bourgs déshérités, des moulins solitaires. C’est dans ce sombre décor que Fanch Abgrall va passer son dernier hiver et quand, le matin, il poussera la porte, il verra glisser sur les toits du Creisker les nuées de deuil que chasse le vent d’Ouest.

Malgré tout, il ne désespère pas. Confiant, il se raccroche et lutte encore. Sans relâche, il écrit, penché près de l’étroite fenêtre où s’infiltre un jour gris. Il ne frissonne plus, lorsqu’il longe le Yun où rôdent les maudits. Encore une légende à conter !

Il m’avait promis de m’envoyer un manuscrit quand il jugerait son œuvre au point, et nous correspondions. Je lui donnais de ces conseils inutiles que réclament les débutants, avec l’espoir qu’il ne les suivrait pas. Comme il ne parlait jamais de sa santé, je n’osais rien en dire, craignant de l’alarmer, et je commençais à croire un miracle possible. Puis, un jour, ma lettre est revenue. « N’a pu être remise au destinataire » avait écrit le facteur d’une main malhabile. Tout de suite, j’ai compris…

Hélas ! les alouettes chantent le matin.

Roland DORGELÈS,
de l’Académie Goncourt.