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Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/101

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projets. Mais le vent de la destinée vient de souffler en rafale et dans le ciel radieux jusqu’ici, il vient de passer des lueurs d’orage…

Dans son auto qu’elle pilote de main sûre, entre les files de voitures, Jeanne a poussé un cri.

— Qu’est-ce que tu as ?

Inquiet je la regarde. Brusquement du froid me glace les moelles. Elle est livide. Anxieux, je répète :

— Qu’as-tu ?

Je la sens qui défaille. D’une main tremblante elle porte son mouchoir aux lèvres et, halluciné, j’ai aperçu sur la soie blanche des taches rouges. Du sang !

— Jeanne !

À mon tour, j’ai crié. Ma tête sombre dans un grand désarroi. Du sang ! du sang ! Je ne connais que trop le sens redoutable des hémophtisies… Mon Dieu ! mon Dieu ! Mais elle, avec un calme effrayant, a garé sa voiture.

Comme dans un affreux cauchemar, je la vois, allongée sur son lit bas, maniant avec précaution les aiguilles et les seringues. Puis, dans la chair éblouissante d’une jambe fine, j’ai suivi d’un regard hébété l’acier qui s’enfonce et la boursouflure de la chair, sous la pression du liquide.

— Là, a-t-elle fait avec un soupir. Elle est blanche comme une morte. Soudain une petite quinte de toux la courbe, et sur le mouchoir j’ai vu encore s’élargir du rouge vif. Brusquement, Jeanne me fixe. Oh ! ce regard ! pourrai-je jamais oublier l’expression douloureuse et terrible de ce regard chargé de reproches ? J’ai porté mes mains à mon front moite. Debout devant elle, tremblant de tous mes membres, je fléchis sous l’implacable accusation. Je sens l’effroi de la sentence qui alourdit mes épaules.

— Jeanne ! Jeanne !

Mais, prostrée, elle ne m’écoute pas. Impuissante, vain-