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Page:Abgrall - Et moi aussi j ai eu vingt ans.djvu/10

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voile rituel retombant sur les épaules, vint à ma rencontre. Il me dit d’une voix cassée, un nom que j’entendis mal.

C’était François Abgrall, que je rencontrais pour la première et la dernière fois.

Le cortège s’étant formé, bannières en tête, pour redescendre en ville où le banquet avait lieu, je pris le petit poète par le bras, et c’est en marchant, au son des binious, qu’il me confia ses projets. Ses déceptions aussi. Celles de son âge. Les plus amères. Il avait publié dans des journaux locaux quelques contes en français, puis des poèmes bretons et l’année précédente, aux fêtes de Locmariaquer, les bardes l’avaient élu, malgré son jeune âge, sous le nom d’Alouette de l’Arré. Dans sa vie repliée de malade, ce fut un rayon de soleil. Mais le soleil se couche tôt, sur ce rude pays. Après le premier succès, les échecs semblent plus injustes. Il essayait maintenant de s’introduire dans les journaux ou revues de Paris et les manuscrits qu’il soumettait lui revenaient l’un après l’autre. Pas toujours dépliés…

— Pourtant m’expliquait-il d’une voix assourdie, les légendes bretonnes que je rapporte méritent d’être connues. C’est ma vieille grand’mère qui me les a racontées, les soirs d’hiver, dans notre chaumière du Creisker, et elles ne sont plus nombreuses, les mam-goz qui se souviennent des histoires de l’ancien temps.

Pauvre petit ! Je l’imaginais, si mince dans son lit, et retenant sa toux pour ne pas perdre un mot de Rivoal le Sonneur. La vieille bretonne ne connaît pas un mot de français et, cependant, c’est elle qui enseigne des choses à son petit collégien. Elle le berce de ses récits, en tournant la tisane. Et le boursier de village, que la maladie a contraint à interrompre ses études, se reprend à espérer. Il sera écrivain. Il chantera son pays, il tirera un roman de sa vie d’enfant pauvre, le succès viendra le trouver dans son vil-