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DOUZE ANS DE SÉJOUR

— Nous avons fait ce que nous avons pu. Francs contre Francs, qu’ils s’arrangent maintenant !

Saber, les yeux pétillant de malice, s’écria :

— Mais il n’est pas français, son bâtiment !

Et passant près de moi :

— Allah te bénira, me dit-il, pour le tour que tu leur as joué.

Je me retirai dans notre logement. Le capitaine du brick vint tout d’abord, avec ses officiers, nous faire visite. C’était le capitaine Christofer, que je connaissais déjà. Je le plaignis sincèrement d’avoir à accomplir une mission qu’il désapprouvait au fond, car c’était un honnête et aimable homme. Il eut une conférence avec le Sultan et les principaux habitants ; il nous fit une seconde visite dans la soirée, me serra la main d’une façon significative et retourna à bord, nous laissant touchés de ses procédés. Le lendemain, il leva l’ancre.

Dès lors commença pour nous une existence pénible et monotone. Les habitants de Toudjourrah sont tous trafiquants ; ils vont commercer à Berberah, à Moka, à Hodeydah, à Komfodah et à Djeddah, quelques-uns jusqu’au golfe Persique et dans l’Inde, et presque tous font le pélerinage de la Mecque ; leur principal marché dans l’intérieur est en Chawa ; ils se rendent aussi en Argoubba et dans le Wara-Himano, mais ils ne vont que très-rarement jusqu’à Gondar. Ils ne séjournent que très-peu de temps à Toudjourrah et passent leur vie en expéditions commerciales jusqu’à ce que l’âge les contraigne à rester dans leurs familles ; ils se font alors remplacer par leurs fils, ou bien ils confient leurs intérêts à des esclaves éprouvés qu’ils recommandent aux chefs de caravanes. C’est ainsi que Saber continuait son commerce.