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Quelques minutes après nous étions assises devant un groc chaud. Une longue yole à quatre rameurs s’arrêta en face de l’établissement : une voix héla le patron et l’embarcation accosta. L’équipage sauta aussitôt à terre et s’installa en plein vent, autour d’une table de marbre, vis-à-vis de notre fenêtre.

C’étaient des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans. Une femme était avec eux. Dès qu’ils furent arrivés, cet endroit tranquille s’emplit de rire et d’éclats de voix. Au ton de la conversation il était facile de reconnaître que ces joyeux canotiers étaient de bonne famille. Leur gaieté gardait un air de bonne compagnie, et les lazzis qui se croisaient sans interruption, s’ils froissaient, quelque peu la morale, respectaient toujours la grammaire.

La femme qui les accompagnait était le point de mire de leurs traits ; elle ripostait vertement avec blague du gavroche parisien habitué aux joutes poissardes.

— Celui des quatre qui me plairait le mieux, dis-je à Thérèse, c’est le petit brun qui est à notre gauche. J’aime son regard vif, ses sourcils noirs, sa barbe naissante qui tranche sur sa peau blanche, et ses lèvres si rouges. As-tu remarqué les jolies dents qu’il montre lorsqu’il sourit ?

— Moi, dit Thérèse, j’aime assez ce garçon blond, élancé, presque sans barbe, qui a les joues roses et le cou blanc comme celui d’une femme. Celui que tu préfères est très gentil aussi, il a un air tour à fait distingué…

Elle s’arrêta brusquement : « Mais, je ne me trompe pas, ma chère Cécile… Je l’ai déjà vu… il venait quelquefois chez mon ancienne patronne, accompagner sa mère, Madame de… je ne sais plus… Il a beaucoup changé, il y a trois ans de cela, c’était encore un collégien… Ah ! j’y suis !… c’est Monsieur Adrien… Adrien de Cerney, j’en suis sûre à présent… »

Le geste d’étonnement qu’avait fait Thérèse et le bruit de

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