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Karl Marx, qui vient de mourir, était de son vivant l’un des prophètes et des théologiens les plus écoutés de la religion des erreurs sociales. Il n’a pas eu de peine à passer au rang de ses dieux et il en partagera sans doute le sort, qui est de disparaître assez rapidement dans le néant où le socialisme ensevelit successivement ses divinités. Mais, pour le moment, sa mémoire reçoit les coups d’encensoir auxquels elle avait droit, et, dans les deux mondes, les meetings des initiés déclarent que l’évangile de Marx doit être désormais le texte par excellence des prédications du socialisme international,

II y a eu déjà tant de prophètes et d’évangiles dans l’église qu’on ne démêle pas sans difficulté en quoi leurs originalités se distinguent les unes des autres dans leur commune négation des lois et des bienfaits de la civilisation. Cependant

Marx a peut-être, en effet, le droit de réclamer pour lui l’honneur d’avoir le plus hardiment assailli le capital de ses satires et de son mépris. Les erreurs de tous les genres n’ont jamais cessé de se promener dans les rues depuis que la société existe. Nous ne pouvons pas dire que la société soit parfaite, puisque sa nature est de s’améliorer sans cesse et qu’en somme il n’y a pas très longtemps qu’elle est à l’œuvre. Les impatiens et les mécontens ne lui feront donc jamais défaut. Elle ne leur demande, du reste, pas de cesser d’être ; elle les supplie seulement de ne pas être trop injustes pour elle et surtout de ne pas essayer de détruire ses travaux et ses trésors, qu’il faudrait tant d’années et d’efforts pour restaurer sur une terre déserte et affamée.

Le mérite de notre époque aura été de donner aux sciences une forme nouvelle et de mieux cristalliser les vérités. Ceux qui ont le sens droit ont ressenti un grand plaisir et un plaisir pur à y travailler, ne fût-ce que comme les plus humbles et les plus désintéressés des collaborateurs du progrès universel. Ceux qui voient moins juste et qu’entraîne la passion de leur personnalité ont préféré l’amère satisfaction d’être applaudis des ignorans en faisant le recueil et la synthèse de leurs préjugés savans aussi à leur manière et obéissant à l’esprit du siècle en érigeant des systèmes, mais qui n’ont pas craint d’aller en sens inverse du mouvement des recherches et des découvertes et qui nous ramènent vers la nuit antique en dépit de notre généreuse avidité de lumière.

Marx est devenu de la sorte un des plus grands et des plus nuisibles propagateurs des anciens microbes d’ignorance qui peuplent l’atmosphère de la science, et son originalité propre est d’avoir donné une apparence encore plus spécieuse que ne l’avait fait Proudhon aux critiques dont peut être l’objet la formation et l’emploi des capitaux dans la société économique. Proudhon avait fini par flageller un à un tous ses confrères et ses rivaux et par se bafouer lui-même très philosophiquement. Marx est resté pontife jusqu’au bout, persuadé peut-être qu’il rendait à l’humanité un service de premier ordre en mettant toute son énergie à la dépouiller de la plus scientifique et de la plus précieuse de ses découvertes, la création de la propriété individuelle, le chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre.

Socialistes de toutes les écoles, les soi-disant penseurs de la société future ne sont pourtant pas les ennemis systématiques de la propriété privée qu’ils s’imaginent qu’ils sont. On a pu dire avec raison qu’il n’y a point d’athée, mais seulement des ambitieux d’une idée divine spéciale et qui plaise mieux au dérèglement de leur pensée. Les communistes et les collectivistes ne sont, eux aussi, que des prétendans à la propriété par des voies qui leur paraissent plus commodes et plus rapides, et ; si les maîtres des sectes s’obstinent à nous jurer qu’ils ont pour toute leur vie prêté le serment d’Annibal contre la propriété privée, nous savons très bien que leurs disciples leur échappent dès qu’un peu plus de raison les a conduits, par l’épargne et par le bon manège du travail, à s’approprier pour la première fois quelque parcelle de la richesse.

Le socialisme de la toute n’est qu’une impatience et n’est pas autre chose. Pour le tenir, enrégimenté dans la croisade entreprise contre la propriété privée et le capital, la doctrine n’a rien trouvé de mieux, dans les derniers temps, que de l’écarter des sources où le capital commence à couler goutte à goutte. On n’avait jusqu’à présent pas médit de l’épargne. Les professeurs aujourd’hui la maudissent et leur thème va même jusqu’à s’indigner de la cruauté avec laquelle des égoïstes ont osé la recommander jusqu’aux plus jeunes. Ils n’auront donc pas même eu sur la terre, ces jeunes esclaves, une heure pour jouir en paix du fruit de leurs peines ! L’existence, ainsi comprise par les économistes et les moralistes, n’est définitivement plus qu’un bagne où le pauvre a été condamné à se condamner lui-même à la pauvreté par l’abstinence, et autant vaut vraiment n’être pas né.

Ce singulier enseignement de la dissipation trahit trop la pensée secrète des Lycurgues du socialisme contemporain. Leur plus grande crainte est que ne s’éveille dans les âmes du troupeau qui les suit le sentiment de la propriété privée qui s’y trouve toujours et qui, comme le germe de graminées, n’attend que la première pluie du printemps pour verdir. Toute leur science magistrale est en effet perdue aussitôt que l’individu a subi le charme commençant de la plus petite richesse individuelle.

Ils n’en veulent tant à notre organisation sociale que parce que les temps viennent et sont déjà venus où la puissante action des capitaux agglomérés et des méthodes scientifiques de travail attribue enfin aux individualités les plus chétives une part de bien-être de tous les jours qu’ils n’ont jamais eue dans la vie privée et dans la vie publique, et leur rend accessible dans les plus riches entreprises une part quelconque de propriété que naguère ils n’auraient pas même espéré qu’il leur fût possible d’obtenir.

D’où viennent ces capitaux immenses qui se meuvent comme des machines gigantesques et dont nous apprenons chaque année à mieux utiliser la force productive et à diminuer les frais généraux de production ? De toutes les bourses, même des plus pauvres, et autrefois ce n’était que du patrimoine de quelques privilégiés héréditaires. Le capital n’a acquis toute sa vigueur que depuis qu’il est devenu le véritable patrimoine collectif de chacun de nous. Le collectivisme rationnel n’est pas même à imaginer ; il existe par notre système même de la formation des capitaux. Il est étrange d’intenter au capital son procès définitif au moment juste où il le gagne, par la multiplicité et la fécondité de ses œuvres. Mais lé capital n’a pas pénétré dans la démocratie pour s’y former seulement et pour y devenir plus actif et, plus puissant. Il s’élève de ses profondeurs et il y retombe, sous l’espèce du salaire ancien et sous l’espèce du profit nouveau. L’épargne qui a prêté y gagnerait si elle n’avait que recueilli du travail ; elle y gagne davantage, car elle recueille encore sa quote-part de dividende, et, il n’est pas de participation aux bénéfices plus naturelle, plus simple et plus sûre que celle-là.

Mais à quoi prendre trop au sérieux le prétentieux grimoire de nos Évangélistes ? Les Caisses d’épargne, si injuriées, dédaignent l’injure en accroissant incessamment leurs dépôts, dont la somme va bientôt en France s’élever à deux milliards. La participation aux bénéfices des entreprises par l’acquisition de leurs actions est un fait qui n’a plus besoin de démonstration à l’effet de, prouver qu’il pourra se produire un jour. Il est acquis. Nous serions encore plus avancés dans notre pacifique conquête de la propriété privée par tous et sous toutes les formes, immobilière et mobilière, si les théoriciens arriérés du communisme ou du collectivisme de l’histoire primitive ne, venaient pas, d’époque en époque, nous arrêter dans notre marche régulière et nous obliger en certains momens à nous en tenir à la défense de nos salaires et de nos profits de l’heure présente, au lieu d’en conquérir d’autres par un peu plus de travail et par un travail mieux entendu.


Paul Boiteau.