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nouveaux essais sur l’entendement

aussi évidentes que les identiques ou immédiates. Et, quoiquon puisse dire véritablement que la morale a des principes indémontrables et qu’un des premiers et des plus pratiques est qu’il faut suivre la joie et éviter la tristesse, il faut ajouter que ce n’est pas une vérité qui soit connue purement de raison, puisqu’elle est fondée sur l’expérience interne ou sur des connaissances confuses ; car on ne sent pas ce que c’est que la joie et la tristesse.

Ph. Ce n’est que par des raisonnements, par des discours et par quelque application d’esprit qu’on peut s’assurer des vérités de pratique.

Th. Quand cela serait, elles n’en seraient pas moins innées. Cependant la maxime que je viens d’alléguer parait d’une autre nature ; elle n’est pas connue par la raison, mais pour ainsi dire par un instinct. C’est un principe inné, mais il ne fait point partie de la lumière naturelle ; car on ne le connaît point d’une manière lumineuse. Cependant, ce principe posé, on en peut tirer des conséquences scientifiques ; et j’applaudis extrêmement à ce que vous venez de dire, Monsieur, de la morale comme d’une science démonstrative. Aussi voyons-nous qu’elle enseigne des vérités si évidentes que les larrons, les pirates et les bandits sont forcés de les observer entre eux.

§ 2. Ph. Mais les bandits gardent entre eux les règles de la justice, sans les considérer comme des principes innés.

Th. Qu’importe ? Est-ce que le monde se soucie de ces questions théoriques ?

Ph. Ils n’observent les maximes de justice que comme des règles de convenance, dont la pratique est absolument nécessaire pour la conservation de leur société.

Th. Fort bien. On ne saurait rien dire de mieux à légard de tous les hommes en général. Et c’est ainsi que ces lois sont gravées dans l’âme, savoir comme les conséquences de notre conservation et de nos vrais biens. Est-ce qu’on simagine que nous voulons que les vérités soient dans l’entendement comme indépendantes les unes des autres et comme les édits du préteur étaient dans son affiche ou album ? Je mets à part ici l’instinct qui porte l’homme à aimer l’homme, dont je parlerai tantôt ; car maintenant je ne veux parler que des vérités, en tant qu’elles se connaissent par la raison. Je reconnais aussi que certaines règles de la justice ne sauraient être démontrées dans toute leur étendue et perfection, qu’en supposant