Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 4, 1838.djvu/90

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« Le coquin, dit Wilkin, il mérite d’être attaché par les pieds et par la tête. Mais enfin, milady, mes compatriotes ne peuvent vivre sans sommeil. » Cela dit, il se mit tellement à bâiller, qu’on eût pu lui supposer le dessein d’avaler une des tourelles de la plate-forme où ils se trouvaient alors.

« Vous dites vrai, bon Flammock, répondit Éveline ; prenez donc vous-même quelque repos, et fiez-vous à ma surveillance active, au moins jusqu’à ce que les sentinelles soient relevées. Je ne pourrais dormir quand bien même je le voudrais, et quand je le voudrais, je ne le pourrais pas.

— Je vous remercie, milady, dit Flammock ; et, en effet, comme ce lieu est un endroit central, et que la ronde doit passer dans une heure au plus tard, je me livrerai au sommeil pendant ce temps, car mes paupières sont aussi pesantes que des écluses.

« Ô mon père, mon père ! » s’écria Rose irritée de ce que son père manquait ainsi au décorum, « songez où vous êtes, et à la personne en présence de laquelle vous vous trouvez.

— Vraiment oui, Flammock, dit le moine, n’oubliez que pas vous êtes en présence d’une noble héritière normande, et que vous ne pouvez, sans manquer aux convenances, ôter votre manteau et mettre votre bonnet de nuit. »

« Laissez-le, mon père, » dit Éveline, qui dans un autre moment aurait pu sourire de l’empressement que mit Wilkin à s’entourer de son ample manteau, à étendre ses membres robustes sur les bancs de pierre et à donner les marques les plus positives d’un sommeil profond, long-temps avant que le moine eût fini de parler. « L’observation des convenances et du respect est bonne pour les temps de paix et de repos ; mais au milieu des dangers, la chambre à coucher du soldat est partout où il peut goûter à loisir une heure de sommeil ; sa salle à manger partout où il peut trouver quelque nourriture. Bon père, asseyez-vous ici, près de Rose et de moi, que nous puissions entendre quelque sainte leçon, afin de passer avec moins d’amertume ces jours de malheur. »

Le bon père obéit ; néanmoins, tout en voulant donner quelque consolation, son ingénuité et sa science théologique ne lui suggérèrent rien de mieux que les psaumes de la pénitence, qu’il se mit à réciter, jusqu’à ce qu’enfin la fatigue s’emparant aussi de lui, il commit la même inconvenance qu’il avait réprouvée en Flammock, et s’endormit profondément au milieu de ses oraisons.