Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 4, 1838.djvu/271

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



« C’est la tête de Wenlock, dit Genvil : comme ses yeux sont fixes !

— Ils ne fixeront plus les filles à présent, dit le rustre ; je lui ai fait passer l’envie de faire du tapage.

— Toi !… » dit Amelot en reculant avec dégoût et indignation.

« Oui, moi-même, reprit le paysan ; je suis grand justicier des communes, faute d’un meilleur.

— Tu veux dire grand bourreau, reprit Genvil.

— Appelle-moi comme tu voudras, reprit le paysan ; vraiment il est bon que les hommes qui ont un état donnent l’exemple : je ne prierais aucun homme de faire ce que je ne serais pas prêt à faire moi-même. Il est aussi facile de pendre un homme que de dire : Pendez-le : nous ne voulons pas multiplier les places dans ce monde nouveau qui s’élève heureusement au sein de la vieille Angleterre.

— Misérable ! dit Amelot, reporte ton gage sanglant à ceux qui t’ont envoyé ; si tu n’étais pas venu avec confiance, je t’aurais cloué par terre avec ma lance : mais soyez sûrs qu’on tirera vengeance de votre cruauté… Allons, Genvil, retournons à notre troupe ; il n’est plus nécessaire de rester ici. »

Le paysan, qui s’était attendu à une réception bien différente, les regarda fixement pendant quelques moments, puis il replaça son trophée sanglant dans son sac, et retourna vers ceux qui l’avaient envoyé.

« Voilà ce qu’il arrive de se mêler des amourettes des autres, dit Genvil ; sire Damien se querellait toujours avec Wenlock pour ses intrigues avec la fille de ce meunier, et vous voyez qu’on le regarde comme le protecteur de cette révolte, et cela sera fort heureux si d’autres ne pensent pas de même… Je voudrais être quitte des peines que de pareils soupçons nous occasionneront peut-être ; oui, dussé-je donner mon meilleur cheval ; d’ailleurs le dur service d’aujourd’hui pourra bien me le tuer, et je voudrais que ce fût le plus grand malheur qui nous arrivât. »

Les soldats rentrèrent fatigués, découragés, au château de Garde-Douloureuse, et perdirent en route plusieurs de leurs cavaliers ; les uns restèrent derrière par la lassitude de leurs chevaux, les autres, saisissant l’occasion pour déserter, furent se joindre aux bandes d’insurgés et de pillards qui s’étaient rassemblés sur différents points, et dont une soldatesque effrénée venait augmenter le nombre.