Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 4, 1838.djvu/228

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aise qu’en eût trouvé un moyen pour finir des tourments d’amour qui semblaient presque inextricables. La dame Gillian disait qu’il n’était pas raisonnable, puisqu’une femme ne pouvait avoir deux maris, de permettre à un homme, quelles que fussent les circonstances, d’avoir deux femmes ; tandis que Raoul jetant sur elle un regard de verjus[1], plaignait l’idiotisme déplorable de l’homme qui pouvait se prévaloir d’un pareil privilège.

« Paix ! dit lady Éveline ; vous, et ma chère Rose, donnez-moi votre avis sur ce comte de Gleichen et ses deux femmes. »

Rose rougit, et répondit qu’elle n’était pas habituée à songer à de pareils sujets, mais que, selon elle, la femme qui pouvait se contenter de la moitié de l’amour de son mari n’en avait jamais mérité la moindre partie.

« Tu as en partie raison, Rose, dit Éveline, et il me semble que la dame européenne, quand elle se vit éclipsée par la jeune et belle princesse étrangère, aurait mieux consulté sa dignité en cédant la place et en ne donnant au saint-père d’autre peine que celle d’annuler le mariage, ainsi qu’on l’a fait dans des circonstances plus ordinaires. »

Elle dit ces mots avec un air d’indifférence et même de gaieté qui montra à sa fidèle suivante le peu d’efforts qu’elle ferait pour se résoudre à un pareil sacrifice, et montra ses sentiments pour le connétable. Mais c’était vers un autre que le connétable que ses pensées se tournaient involontairement et plus souvent que la prudence n’aurait dû le permettre.

Le souvenir de Damien de Lacy ne s’était pas effacé de l’esprit d’Éveline. Il y était constamment rappelé par son nom prononcé à chaque instant ; elle savait qu’il était dans le voisinage, et que toute son attention était concentrée sur ce qui regardait ses intérêts et sa sûreté ; tandis que d’un autre côté, loin de venir lui-même, il n’essaya jamais de lui parler pour consulter sa volonté, même sur ce qui l’intéressait.

Les messages portés par le père Aldrovand ou par Rose à Amelot, le page de Damien, tout en donnant un air de formalité à leur relation, qu’Éveline trouvait inutile et même désagréable, servaient néanmoins à fixer son attention sur leur liaison, et à la tenir toujours présente à sa mémoire. La remarque par laquelle Rose avait justifié la distance observée par son jeune gardien s’of-

  1. A look of verjuice, dit en effet le texte ; ce que d’autres pourront traduire par des yeux aigres. a. m.