Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 4, 1838.djvu/159

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mâles qui leur furent enlevés à cette époque, à ce que ma mère avait refusé l’hommage héréditaire à la dame au doigt sanglant.

— Et vous, ma chère maîtresse, qui saviez que cette affreuse coutume était conservée dans cette maison, comment avez-vous accepté l’invitation de lady Ermengarde ?

— Je ne sais comment répondre à cette question. D’abord je craignais que la mort fatale de mon père qui venait d’être tué par l’ennemi qu’il méprisait le plus (comme sa tante le lui avait prédit), ne fut le résultat du mépris qu’il avait marqué pour cette cérémonie ; d’ailleurs, j’espérais que si le danger vu de plus près me paraissait trop effrayant, la politesse et l’humanité ne permettraient pas qu’on me forçât de m’y soumettre. Vous savez de quelle manière ma cruelle parente a saisi cette occasion, et à quel point il me devint impossible, moi, fille de Berenger et héritière d’une partie de son courage, de m’échapper du piège où je m’étais jetée.

— Quant à moi, dit Rose, aucun égard pour le nom ou pour le rang ne m’eût décidée à me placer dans une situation où il eût suffi de craindre seulement une apparition, sans qu’il s’y mêlât des terreurs réelles, pour me punir de ma présomption. Mais, au nom du ciel, qu’avez-vous vu à cet horrible rendez-vous ?

— Oui, c’est là la question, » dit Éveline en portant la main à son front ; « comment ai-je pu voir ce qui m’est apparu distinctement, et conserver la faculté de penser et de réfléchir ? J’avais récité les prières prescrites pour le meurtrier et sa victime, et m’asseyant sur mon lit, je n’avais ôté que les vêtements qui pouvaient m’empêcher de dormir. J’étais parvenue à surmonter le premier choc que j’avais éprouvé en entrant dans la chambre mystérieuse, et j’espérais jouir, pendant la nuit, d’un sommeil aussi paisible que mes pensées étaient innocentes, mais je fus trompée dans cet espoir. Je ne puis dire combien il y avait de temps que je dormais, quand ma poitrine fut oppressée d’un poids extraordinaire, qui semblait étouffer ma voix, arrêter les battements de mon cœur, et m’empêcher de respirer. Lorsque j’ouvris les yeux pour découvrir la cause de cette horrible suffocation, je vis auprès de moi la figure de la Bretonne assassinée. Sa taille me parut d’une grandeur surnaturelle, et avait quelque chose d’aérien ; ses traits, d’une beauté majestueuse, portaient l’expression féroce de la vengeance satisfaite. Elle me présenta sa main mutilée, et fit sur moi le signe de la croix, comme si elle me dévouait à la des-