Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/81

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qu’à ce qu’il se fût mis sur ses genoux, rejetant en arrière ses longs cheveux gris et sa longue barbe, et fixant ses yeux noirs sur le visage du pèlerin, avec une expression à la fois d’espérance et de crainte, mêlée de soupçons ; mais lorsqu’il entendit la fin de ce discours, sa première terreur lui revint dans toute sa force, et il retomba la face contre terre, en s’écriant : « Moi, posséder les moyens de m’assurer la protection d’un homme puissant ? hélas ! si c’est en cela que consiste la seule voie de salut qui m’est réservée, comment puis-je la prendre, moi, pauvre juif, que des extorsions de toute espèce ont déjà réduit à la misère de Lazare ? » Alors, comme si le soupçon eût dominé les autres sentimens qui l’agitaient, il s’écria tout-à-coup : « Pour l’amour de Dieu, jeune homme, ne me trahissez pas ! Au nom du grand Être qui nous a créés tous, Juifs aussi bien que Gentils, Israélites comme Ismaélites, ne me trahissez pas ! Hélas ! ne fallût-il qu’un penny pour acheter la protection d’un pauvre chrétien, je ne pourrais le donner. » En disant ces derniers mots, il se leva et saisit le manteau du pèlerin, en jetant sur lui des regards de suppliant. Celui-ci retira son manteau, comme pour éviter la souillure de tout contact avec ce misérable.

« Quand tu posséderais toutes les richesses de ta tribu, dit-il, quel intérêt pourrait me porter à te nuire ? Sous ce vêtement, je suis voué à la pauvreté, et je ne le changerais contre quoi que ce fût, si ce n’est un cheval et une cotte de mailles. Du reste, ne pense pas que je me soucie de ta société, ou que je me propose d’en tirer quelque avantage ; reste ici, si tu le veux ; Cedric le Saxon pourra te protéger.

— Hélas ! dit le Juif, il ne souffrira pas que je voyage au milieu de sa suite : Saxon ou Normand rougirait de se trouver avec le pauvre Israélite ; et cependant, voyager seul au milieu des domaines de Philippe de Malvoisin ou de Reginald Front-de-Bœuf… Bon jeune homme, je te suivrai ! hâtons-nous, prenons nos ceintures, fuyons ; voici ton bâton, pourquoi tardes-tu ?

— Je suis prêt, dit le pèlerin, cédant aux instances de son compagnon ; mais il faut s’assurer les moyens de quitter la place ; suivez-moi. » Il le conduisit vers la cellule voisine, qui, comme on le sait, était occupée par Gurth le porcher : « Debout, Gurth, dit le pèlerin, baisse le pont-levis, et laisse-nous sortir le Juif et moi. »

Gurth, dont l’emploi, si humble de nos jours, lui donnait autant d’importance dans l’Angleterre saxonne que le même emploi en