Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/69

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— Bon père Aymer, dit le Saxon, sachez que je ne me soucie aucunement de ces raffinements d’outre-mer, sans lesquels je puis assez goûter de plaisir dans les forêts. Je puis souffler dans mon cor, sans appeler mes fanfares une réveillée ou un mort. Je puis pousser ma meute sur le gibier et couper l’animal en quartiers, quand il est pris, sans me servir de ce nouveau jargon de curée, d’arbor, de nombles, et de tout le bavardage du fabuleux Tristrem[1].

« Le français, dit le templier en haussant la voix du ton présompteux et impératif qu’il prenait en pareilles occasions, n’est pas seulement l’idiome naturel de la chasse, il est encore celui de l’amour et de la guerre, celui dans lequel la beauté se laisse captiver, et l’ennemi mettre en fuite.

— Sire templier, dit Cedric, videz votre coupe et versez-en une autre à l’abbé, tandis que je vais remonter à quelque trente ans pour vous conter une histoire. Tel que j’étais alors je n’avais pas besoin de fleurir mes contes anglais avec les ornements employés par les troubadours français, quand je parlais à une jeune beauté ; et les champs de Northallerton[2], le jour de la bataille de l’étendard sacré, pourraient dire si le cri de guerre saxon ne se fit pas entendre aussi loin dans les rangs des Écossais ennemis, que celui du plus courageux baron normand. À la mémoire des braves qui combattirent dans cette journée ! Faites-moi raison, mes hôtes. » Il but sa coupe d’un trait et continua avec une chaleur toujours croissante : « Oui, ce fut un jour de choc de boucliers, lorsque cent bannières se déployèrent sur la tête des braves, et que le sang coula autour d’eux par torrents, et où la mort devint préférable à la fuite. Un barde saxon eût appelé ce jour une fête d’épée, un rassemblement d’aigles fondant sur leur proie ; le heurt affreux des lances sur les boucliers et les hauberts, un bruit de guerre plus agréable que les clameurs joyeuses d’une noce. Mais nos bardes ne sont plus, nos exploits se mêlent confondus avec ceux d’une autre race ; notre langage, notre nom même, sont près de s’éteindre, et il ne reste pour les pleurer qu’un vieillard seul et décrépit. Échanson paresseux, remplis les coupes. Aux plus braves en armes, sire templier, à leur race ou à leur langue, quelles qu’elles soient, à ceux qui

  1. Les nombres, parties élevées entre les cuisses du cerfs ; faire l’arbor, vider l’animal ; Tristrem, premier chevalier qui fit de la vénerie une science. a. m.
  2. Petite ville du comté d’York, près de laquelle se donna, en 1158, la fameuse bataille dite l’Étendard, entre les Écossais et les Anglais. a. m.