Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/481

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le signal du départ. Les trompettes sonnèrent une marche orientale, d’un caractère sauvage, qu avaient adoptée les templiers. Rompant alors leur ligne de bataille, ils se formèrent en colonne, et partirent au petit pas, tenant toujours leurs rangs serrés comme pour montrer qu’ils se retiraient pour obéir aux ordres de leur grand-maître, et non par un sentiment de crainte. « Par la lumière du front de Notre-Dame ! dit Richard, il est dommage que ces templiers ne soient pas aussi fidèles qu’ils sont vaillants et disciplinés. » La foule, semblable à un roquet timide qui attend pour aboyer que l’objet de sa frayeur ait disparu, poursuivit de ses clameurs les templiers lorsqu’elle les vit s’éloigner.

Durant le tumulte qui accompagna leur retraite, Rébecca ne vit et n’entendit rien : elle se trouvait dans les bras de son vieux père, interdite, presque privée de ses sens, et ne pouvant croire encore au changement inespéré qui venait d’avoir lieu ; mais un mot d’Isaac la rappela bientôt à elle.

« Allons, ma chère fille, lui dit-il, trésor que je viens de recouvrer, allons nous jeter aux pieds de ce bon jeune homme.

— Non, répondit Rébecca, non ! non ! je n’oserais lui parler en ce moment. Hélas ! je lui dirais peut-être plus que… Non, mon père, fuyons sur l’heure de ce lieu funeste.

— Quoi ! ma fille, quitter si brusquement celui qui, la lance à la main et le bouclier au bras, sans prendre nul souci de sa vie, a couru avec tant d’ardeur pour te délivrer, toi, la fille d’un peuple étranger ! C’est un service qui t’impose une reconnaissance éternelle.

— Sans doute, mon père, j’ai pour lui… une reconnaissance éternelle sans bornes ; oui, sans bornes !… il recevra mes remercîments… de bien sincères remercîments… mais pas à présent, mon père… Au nom de ma mère, au nom de ta bien-aimée Rachel, rends-toi à ma prière… pas à présent !

— Mais, » dit Isaac en insistant, « on dira que nous sommes moins reconnaissants que des chiens.

— Ne voyez-vous donc pas, mon bien-aimé père, qu’il est à cette heure avec le roi Richard ; et que….

— Cela est vrai, ma fille, ma bonne et prudente Rébecca. Partons, oui, partons à l’instant… Le roi a besoin d’argent, car il arrive de Palestine, on dit même qu’il sort de prison ; et il ne manquera pas de prétextes pour m’en arracher, ne fût-ce que le petit emprunt que son frère Jean m’a chargé de négocier. Partons, ma fille, partons. »