Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/452

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semble, et au coup d’œil de mépris qu’ils jetaient de temps en temps sur les Saxons, tout en ne dédaignant pas de prendre leur part dans une si prodigieuse libéralité.

Les mendiants, bien entendu, y étaient par centaines : parmi eux on voyait errer quelques soldats qui prétendaient arriver de la Palestine ; des colporteurs étalaient leurs marchandises, des ouvriers demandaient de l’ouvrage ; des pèlerins vagabonds, des moines de tout ordre, des ménestrels saxons, des bardes errants du pays de Galles, murmuraient des prières et arrachaient quelque hymne de leurs harpes, de leurs crowds et de leurs rotes[1]. L’un, dans un panégyrique larmoyant, faisait entendre les louanges d’Athelstane ; un autre, dans un long poème généalogique en vers saxons, citait les noms durs et peu harmonieux de ses ancêtres. Les jongleurs, les bouffons ne manquaient pas, et la cause de cette réunion ne paraissait pas un motif qui dût leur faire suspendre l’exercice de leurs talents : en effet, les idées des Saxons à ce sujet étaient aussi grossières que celles que l’on retrouve chez tous les peuples à peine sortis de l’état de nature, et ils les résumaient ainsi : si le chagrin a soif, qu’il boive ; s’il a faim, qu’il mange ; s’il attriste l’âme, il faut l’égayer, ou au moins la distraire. Les assistants ne manquaient pas de profiter de tous ces moyens de consolation ; seulement, de temps à autre, comme s’ils se fussent rappelé la cause de leur réunion, les hommes poussaient des gémissements, et les femmes, qui étaient en grand nombre, imitaient par leurs éclats de voix les cris arrachés à une profonde douleur.

Telle était la scène qui se passait dans la cour du château de Coningsburgh au moment où Richard y entrait avec sa suite. Le sénéchal, qui ne daignait pas s’occuper des hôtes subalternes, dont les groupes nombreux entraient et sortaient continuellement, fut frappé de la bonne mine du monarque et d’Ivanhoe : il lui sembla même que les traits de ce dernier lui étaient connus. D’ailleurs la présence de deux chevaliers, car leur costume l’indiquait, était un événement assez rare dans une solennité saxonne, pour être considérée comme un honneur rendu au défunt et à sa famille. Dans son habit de deuil et tenant à la main la baguette blanche, marque de sa dignité, l’important personnage fit ranger les convives de toute classe, et conduisit ainsi Richard et Ivanhoe jusqu’à l’entrée de la tour : Gurth et Wamba eurent bientôt trouvé des connaissances au milieu de la

  1. Crowd, espèce de violon ; rote, guitare dont les cordes étaient mises en jeu par une roue. a. m.