Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/430

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année ; c’est une époque dangereuse pour les juments comme pour les filles, » dit le prieur en riant lui-même du bon mot.

Ivanhoe, qui songeait à toute autre chose qu’aux graves avis et aux facéties du prieur, et qui ne voulait pas entendre davantage ses réflexions sur sa jument, sur le poids qu’elle devait porter, et sur le pas qu’il convenait de lui faire prendre, donna à Malkin le signal du départ, par un coup vigoureux d’éperon dans les flancs, et ordonna à Gurth de le suivre. Il prit à travers la forêt le chemin de Coningsburgh, en suivant le chevalier Noir à la trace. Cependant le prieur, debout devant la porte du couvent, le suivait des yeux, et s’écriait : « Sainte Marie ! comme ces hommes de guerre sont vifs et impétueux ! Je voudrais bien ne pas lui avoir confié Malkin ; car, perclus comme je suis par un rhumatisme, que deviendrais-je s’il lui arrive malheur ? Néanmoins, » ajouta-t-il après une courte pause, « comme je n’épargnerais pas mes vieux membres ni mon sang pour la bonne cause de la vieille Angleterre, Malkin peut bien aussi de son côté courir quelques hasards. Peut-être par là notre pauvre couvent obtiendra quelque magnifique donation, ou du moins ils enverront au vieux prieur un jeune cheval habitué à l’amble. S’ils n’en font rien, car les grands sont sujets à oublier les services que leur ont rendus les pauvres gens, je me trouverai suffisamment récompensé en songeant que j’ai rempli un devoir. Mais il est temps de faire sonner la cloche pour appeler les frères au réfectoire ; c’est un appel auquel ils obéissent plus volontiers qu’à celui des matines. »

À ces mots le prieur revint en clopinant vers le réfectoire, afin de présider à la distribution du stockfish et de l’ale dont se composait le déjeuner des frères. Tout haletant encore, il se mit à table d’un air grave, et laissa échapper quelques mots relatifs aux avantages que le couvent pouvait tirer des services que lui-même venait de rendre à des personnages élevés. Dans un autre moment, ses discours auraient pu attirer l’attention générale ; mais le stockfish était fort salé, l’ale assez bonne, et les mâchoires des frères commensaux trop occupées pour qu’ils pussent laisser rien à faire à leurs oreilles ; de sorte qu’aucun d’entre eux ne fut tenté de réfléchir sur les discours mystérieux de leur supérieur, excepté le frère Diggory[1], qui, souffrant d’un atroce mal de dents, ne pouvait mâcher que d’un côté.

  1. Digged, creusé ; gory, plein de mauvais sang ; comme qui dirait, le frère de triste figure. a. m.