Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/416

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le templier ; « vous êtes injuste en m’imputant à crime ce que je ne pouvais ni prévoir ni empêcher. Pouvais-je deviner l’arrivée inattendue de ce vieil imbécile que quelques traits de bravoure et les éloges donnés aux stupides austérités d’une vie ascétique, ont élevé pour le moment à un rang bien au dessus de son mérite, au dessus du sens commun, au dessus de moi, au dessus de plusieurs centaines de chevaliers de notre ordre qui pensent et qui sentent en hommes exempts des sots et ridicules préjugés qui forment la base de ses opinions et de ses actions ?

— Cependant vous avez siégé parmi mes juges ; vous avez pris part à ma condamnation, quoique vous connaissiez parfaitement mon innocence ; et de plus, si je ne me trompe, vous devez paraître vous-même, les armes à la main, pour soutenir la justice de la sentence portée contre moi, et en assurer l’exécution.

— Patience, Rébecca, patience ! je t’en supplie ; nulle race ne sait aussi bien que la tienne céder à l’orage et gouverner sa barque de manière à tirer parti même d’un vent contraire.

— Déplorable, à jamais lamentable, l’heure à laquelle la maison d’Israël fut forcée d’avoir recours à cet art ! Mais l’adversité fait plier l’âme, comme le feu fait plier l’acier indocile ; et ceux qui ne se gouvernent plus par leurs propres lois, qui n’ont plus de patrie, qui n’habitent plus leur état libre et indépendant, doivent se courber et s’humilier devant les étrangers. C’est une malédiction prononcée contre nous, sire chevalier : elle fut méritée sans doute, et sert d’expiation à nos fautes et à celles de nos pères ; mais vous, vous qui vantez votre liberté comme un droit de votre naissance, combien n’est-il pas plus honteux pour vous de s’abaisser jusqu’à flatter et caresser les préjugés des autres, même contre votre propre conviction ?

— Vos paroles sont bien amères, Rébecca, » dit Bois-Guilbert en parcourant l’appartement d’un air d’impatience ; « mais je ne suis pas venu ici pour faire assaut de reproches avec toi. Sache que Bois-Guilbert ne cède à qui que ce soit au monde, quoique les circonstances puissent l’engager pour un temps à modifier son plan ou même à le changer complètement : sa volonté est comme le torrent qui descend de la montagne ; un rocher peut en détourner le cours pour quelques instants, mais bientôt il reprend sa course vers l’Océan. Ce billet, qui t’a conseillé de réclamer le privilège d’un champion, de qui as-tu pu penser qu’il venait, si ce n’est de Bois-Guilbert ? Quel autre aurait pu prendre à toi un si vif intérêt ?