Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/373

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mons visibles et des esprits invisibles, frappant, en preux chevalier et en bon prêtre, partout où je le rencontrais, le lion rugissant qui tourne sans cesse autour du nous, cherchant qui il pourra dévorer ; car c’est ce que le bienheureux saint Bernard nous prescrit par le quarante-cinquième chapitre de notre règle, Ut leo semper feriatur[1]. Mais, par le saint Temple ; par le zèle qui a consumé la substance de ma vie ; que dis-je ? qui a consumé jusqu’à mes nerfs et à la moelle de mes os ! excepté toi et un petit nombre de frères qui conservent encore l’antique sévérité de notre ordre, je n’en trouve aucun à qui je puisse accorder ce saint nom. Que disent nos statuts, et comment nos frères les observent-ils ? Ils ne devraient porter aucun ornement mondain, ni panaches sur leur casque, ni éperons d’or, ni brides ni mors enrichis de ce même métal[2] ; et cependant quel est le chevalier plus paré, plus chargé de vains ornements que les pauvres soldats du Temple ? Il leur est défendu de se servir d’un oiseau pour en prendre un autre[3], de chasser à l’arc ou à l’arbalète[4], de donner du cor, de courre le cerf ; et cependant vénerie, fauconnerie, chasse, pêche, toutes ces vanités mondaines ont pour eux les plus grands attraits, les charmes les plus puissants. Il leur est défendu de lire d’autres livres que ceux permis par leur supérieur, ou ceux qu’on lit à haute voix pendant les repas ; il leur est ordonné d’extirper la magie et l’hérésie ; et voilà qu’ils sont accusés d’étudier les secrets cabalistiques des juifs maudits et la magie païenne des Sarrasins. La frugalité dans les repas leur est prescrite ; ils ne doivent se nourrir que de mets simples, de racines, de légumes, de gruau, et ne manger de la viande que trois fois par semaine, parce que l’usage habituel de cette nourriture produit une corruption honteuse du corps[5] ; et leurs tables sont surchargées des mets les plus délicats. Leur boisson devrait être de l’eau, et maintenant boire comme un templier est un exploit dont se fait gloire tout homme qui veut passer pour un joyeux compagnon. Ce jardin même, rempli comme il l’est d’arbustes curieux et de plantes précieuses transplantées des climats de l’Orient conviendrait mieux au harem d’un émir qu’à un couvent où des moines

  1. Cette phrase que le grand-maître répète plusieurs fois, reparaît sous des formes variées dans presque tous les statuts de l’ordre : elle est comme le mot d’ordre des chevaliers du Temple. Cela peut faire excuser ces nombreuses répétitions.
  2. Art. 33 : « De frenis et calcaribus. »
  3. Art. 46 de la règle de saint Bernard : « Ut nullus avem cum ave capiat. »
  4. Art. 47 : « Ut nullus arcu vel balista percutiat. »
  5. Art. 10 : « De carnis refectione. »