Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/372

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en raison de son âge avancé, le grand-maître portait un pourpoint doublé et bordé de peau d’agneau dont la laine, qui était très-fine, se voyait en dehors : c’était le seul usage que la règle permît de faire des fourrures, dans un siècle où elles étaient considérées comme un objet de luxe extraordinaire. Il portait à la main ce singulier abacus ou bâton de commandement, avec lequel on voit souvent les templiers représentés : l’extrémité supérieure de ce bâton était surmontée d’une plaque ronde sur laquelle était gravée la croix de l’ordre inscrite dans un cercle, ou, en termes de blason, dans un orle. Le chevalier qui accompagnait ce haut personnage portait le même costume, à peu de chose près ; mais son extrême déférence envers son supérieur montrait que c’était là le seul point d’égalité qui existât entre eux. Le précepteur[1], car tel était son rang, ne marchait pas sur la même ligne que le grand-maître, mais un peu en arrière, pas assez loin cependant pour que Beaumanoir fût obligé de tourner la tête pour lui parler.

« Conrad, dit le grand-maître, cher compagnon de mes combats et de mes fatigues, ce n’est que dans ton cœur fidèle que je puis déposer mes chagrins. Ce n’est qu’à toi que je puis dire combien de fois, depuis mon arrivée dans ce royaume, j’ai désiré voir le terme de mon existence et être mis au rang des justes. Dans toute l’Angleterre, excepté les tombeaux de nos frères situés sous les voûtes massives de cette église, appartenant à notre ordre, qui s’élève dans sa capitale, je n’ai pas rencontré un seul objet sur lequel mon œil pût se reposer avec plaisir. Ô vaillant Robert de Rossa ! disais-je en moi-même en contemplant ces braves soldats de la Croix, dont les images sont sculptées sur leurs tombeaux ; ô digne Guillaume de Mareschal ! ouvrez vos cellules de marbre, et partagez avec un frère accablé de fatigues, le repos dont vous jouissez ; car il aimerait mieux avoir à combattre cent mille païens que d’être témoin de la décadence de notre saint ordre !

— Il n’est que trop vrai que les déréglements de nos frères en Angleterre sont encore plus honteux et plus choquants que ceux de nos frères en France, répondit Conrad Montfichet.

— Parce qu’ils sont plus riches, répliqua le grand-maître. Pardonne un peu de vanité, mon cher frère, si parfois je me donne quelques louanges. Tu sais la vie que j’ai menée, observant religieusement tous les statuts de notre ordre, luttant contre des dé-

  1. L’auteur veut dire le grand précepteur ; entre le grand précepteur et le commandeur il y avait le grand prieur et le bailli. a. m.