Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/341

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que ce serait une horrible profusion, une prodigalité en pure perte, que d’en laisser brûler une aussi grande quantité à la fois : je m’étais donc saisi d’un baril de vin des Canaries, et j’allais appeler, pour m’aider, quelqu’un de ces fainéants qu’il faut toujours chercher quand il s’agit de faire une bonne œuvre, quand j’aperçus une porte qui paraissait très épaisse. Ah, ah ! dis-je en moi-même, c’est sans doute dans cette cachette que sont les meilleurs vins, et justement le coquin de sommelier, troublé sans doute dans ses fonctions, a laissé la clef sur la porte. Je m’empresse d’ouvrir, j’entre, et je trouve… rien que des chaînes rouillées et ce chien de juif qui, sans se faire prier, se rend mon prisonnier… secouru ou non secouru. Je n’avais eu que le temps de me rafraîchir des fatigues du combat avec un verre de vin des Canaries, dont je fis boire quelques gouttes à cet infidèle, et je me disposais à emmener mon prisonnier, lorsque, avec un fracas comparable à celui du tonnerre, une tour extérieure s’écroula tout entière (maudits soient les maçons qui la firent si peu solide !) et nous restâmes bloqués dans notre trou. La chute de cette tour fut suivie de celle de plusieurs autres, si bien que je perdis tout espoir de revoir jamais la lumière du soleil ; et jugeant que ce serait un déshonneur pour un homme de ma profession que de passer de ce monde dans l’autre en la compagnie d’un juif, je levai ma pertuisane pour lui casser la tête ; mais j’eus pitié de ses cheveux blancs, et je fis réflexion que je ferais mieux de me servir des armes spirituelles, et de travailler à sa conversion. Grâces en soient rendues à saint Dunstan la semence est tombée en bonne terre. Mais, après avoir passé tout une nuit à lui expliquer nos saints mystères (car il ne faut pas parler de quelques verres de vin que j’avalais de temps en temps pour me rafraîchir), je me sens tout étourdi, je vous l’avoue. En un mot Gilbert et Wibbald vous le diront, lorsqu’ils m’ont dégagé de ce monceau de pierres, j’étais complètement épuisé.

— Nous pouvons rendre témoignage, s’écria Gilbert, que lorsque, grâce à saint Dunstan, nous eûmes écarté les décombres, et trouvé l’escalier qui conduit au caveau, nous trouvâmes le baril de vin des Canaries à moitié vide, le Juif à moitié mort, et le moine plus qu’à moitié épuisé, comme il le dit.

— Vous mentez comme un coquin que vous êtes, » répliqua l’ermite avec indignation ; « c’est vous et vos ivrognes de compagnons qui avez bu le vin, en disant que c’était le coup du matin. Je veux être traité comme un païen si je ne le réservais pour la