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IV.

Tout doit périr ! Le glaive fend le casque ; la lance traverse l’armure la mieux trempée ; le feu dévore l’habitation des princes ; les machines détruisent les murailles et les retranchements ; tout doit périr ! La race de Hengist n’est plus ! le nom de Horsa ne se prononce plus ! Fils du glaive, ne reculez donc point devant votre destin mille fois rigoureux ; trempez vos épées dans le sang ; qu’elles boivent ce sang comme vous buviez du vin. Réjouissez-vous au banquet du carnage, à la lueur des flammes qui l’entourent ! Faites usage de vos excellents glaives, tandis que votre sang est encore chaud ! Et que ni crainte ni pitié ne vous attendrissent, car la vengeance n’a qu’un moment ; la haine la plus forte a un terme ! Moi-même je péris aussi[1] !!!


Les flammes, ayant enfin surmonté tous les obstacles, s’élevaient alors vers le ciel en formant une colonne immense qu’on pouvait apercevoir à de grandes distances à la ronde. Chaque tour, chaque toit, chaque plancher, tombaient successivement avec un fracas épouvantable, et les combattants ne pouvaient même plus se tenir dans la cour. Les vaincus, dont il ne restait qu’un petit nombre, s’échappèrent et se réfugièrent dans le bois voisin ; quant aux vainqueurs, rassemblés en groupes nombreux, ils contemplaient avec un étonnement mêlé de crainte et d’effroi cette masse de feu, qui réfléchissait une teinte rougeâtre sur leurs figures et sur leurs armes. La saxonne Ulrique parut long-temps encore sur la tour élevée au haut de laquelle elle s’était placée, étendant les bras et paraissant exprimer par ses gestes l’admiration et la joie que lui causait l’incendie qu’elle avait allumé. Enfin la tour s’écroula avec un fracas épouvantable, et Ulrique périt au milieu des flammes qui avaient consumé son tyran. Un silence de stupeur, qui régna pendant quelques instants, montra quelle impression cette catastrophe produisait sur les archers victorieux, qui ne sortirent de leur état d’immobilité que pour faire des signes de croix. Locksley rompit le silence en s’écriant : « Amis, poussez des cris d’allégresse ; le repaire de la tyrannie a disparu ! Que chacun de vous apporte son

  1. Les personnes versées dans la littérature ancienne reconnaîtront aisément que ces vers sont une imitation de la poésie des scaldes (les ménestrels Scandinaves), de ces « censeurs sévères, inébranlables dans les tourments, souriant à la mort » comme les définit si heureusement le poète couronné.
    Après la conversion des Anglo-Saxons, et lorsqu’ils furent plus civilisés, le caractère de leur poésie changea et s’adoucit beaucoup ; mais, sans blesser la vraisemblance, on a pu supposer qu’Ulrique, dans les circonstances où elle se trouve se rappelle les chants qui faisaient les délices de ses ancêtres avant que le christianisme eût adouci leur férocité. a. m.