Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/311

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dur que la meule d’un moulin, se remplit d’épouvante quand ses regards se portèrent sur le sombre abîme de l’avenir. La fièvre qui le dévorait ajoutait à l’impatience et aux angoisses de son esprit, et son lit de mort présentait un mélange confus des remords qui s’éveillaient en lui pour la première fois, et des vices invétérés de son caractère : affreuse situation, qui ne peut être égalée que par celle qu’on éprouve dans ces régions épouvantables où la plainte est sans espérance, le remords sans repentir, c’est-à-dire par un sentiment horrible des maux actuels, et un pressentiment que l’avenir ne pourra les calmer.

« Où sont-ils maintenant, s’écriait-il ; où sont-ils ces chiens de prêtres qui mettent un si haut prix à leurs saintes momeries ? où sont ces carmes déchaussés en faveur de qui le vieux Front-de-Bœuf fonda le couvent de Sainte-Anne, dépouillant ainsi son héritier légitime de plusieurs belles prairies, d’excellentes terres et de riches enclos ? Où sont-ils ces chiens affamés ? ils boivent de la bière à longs traits, j’en réponds, ou jouent leurs tours de passe-passe auprès du lit de quelque paysan moribond. Et moi, le fils de leur fondateur ; moi, pour qui les clauses de l’acte de leur fondation leur imposent la nécessité de prier ; moi… les misérables ingrats ! ils me laissent mourir comme un chien qui n’a ni maître ni asile ; ils me laissent mourir sans confession, sans consolations. Faites venir le templier… c’est un prêtre… il peut m’être bon à quelque chose… Mais non ; autant vaudrait se confesser au diable qu’à Brian de Bois-Guilbert, qui ne croit ni au ciel ni à l’enfer. J’ai ouï des vieillards parler de prier… de prier soi-même… On n’a pas besoin pour cela de corrompre un faux prêtre, ni d’intercéder auprès de lui… je vais prier… mais non… je… je n’ose…

— Est-il possible, » dit une voix grêle et cassée qui se fit entendre tout près de son lit, « est-il possible que Reginald Front-de-Bœuf ait dit qu’il existe quelque chose qu’il n’ose faire ? »

La conscience bourrelée de Front-de-Bœuf, que les souffrances du corps rendaient encore plus timorée, lui fit entendre, dans cette étrange interruption de son soliloque, la voix d’un de ces démons que la superstition de cette époque peignait comme assiégeant le lit des mourants pour distraire leurs pensées et les empêcher de se livrer à des méditations qui auraient pu leur mériter le salut éternel. Il frémit ; tous ses membres se roidirent ; mais, reprenant bientôt sa résolution ordinaire : « Qui est là ? s’écria-t-il ; qui es-tu, toi qui oses répéter mes paroles d’un ton qui ressemble au croasse-