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sième classe. La politique du monarque avait long-temps été d’affaiblir par tous les moyens légaux ou illégaux la force d’une partie de la population qui était justement regardée comme nourrissant l’antipathie la plus invétérée contre leurs vainqueurs. Tous les rois de la race normande avaient manifesté la prédilection la plus marquée pour leurs sujets normands ; les lois sur la chasse, et beaucoup d’autres également inconnues à l’esprit plus doux et plus libéral de la constitution saxonne, avaient été imposées aux habitans subjugués, comme pour ajouter un nouveau poids aux chaînes féodales qui accablaient les vaincus. À la cour et dans les châteaux de la haute noblesse, où l’on rivalisait de pompe avec la magnificence royale, la langue française était seule employée ; dans les cours de justice, les plaidoyers et les jugements étaient en français ; en un mot le français était la langue de l’honneur, de la chevalerie et de la justice, tandis que l’anglo-saxon, plus mâle et plus expressif, était laissé aux campagnards et au bas peuple qui ne savait pas d’autre idiome. Cependant le besoin des communications entre les lords du sol et les classes inférieures par lesquelles il était cultivé avait peu à peu donné naissance à un nouveau dialecte composé de français et d’anglo-saxons, dans lequel on pouvait de part et d’autre se faire comprendre ; et cette nécessité établit par degrés la langue anglaise actuelle ; celle des vainqueurs et celle des vaincus s’y fondirent par une heureuse alliance, et insensiblement le même dialecte se perfectionna et s’enrichit par les emprunts qu’il fit aux langues anciennes et à celles que parlent les nations de l’Europe méridionale.

Voilà quel était à cette époque l’état des choses ; j’ai cru indispensable de le placer sous les yeux de mes lecteurs, qui auraient pu oublier que nul grand événement, tel qu’une guerre ou une insurrection, ne marque l’existence des Anglo-Saxons comme nation isolée, postérieurement au règne de Guillaume II ; les grandes distinctions nationales entre les vaincus et les vainqueurs, le souvenir de ce que les premiers avaient été, comparé à ce qu’ils étaient alors, continuèrent à exister jusqu’au règne d’Édouard III, en laissant ouvertes les blessures que la conquête avait creusées, et en perpétuant une ligne de séparation entre les descendans des Normands vainqueurs et ceux des Saxons vaincus.

Les derniers feux du jour descendaient sur une belle et verte clairière de la forêt dont il a été question au commencement de ce chapitre ; des centaines de gros vieux chênes au tronc court, qui