Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/230

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— Que vous ne me connaissiez point, c’est assurément un malheur pour moi ; cependant permettez-moi de me flatter que le nom de de Bracy n’est pas tellement obscur qu’il n’ait pu arriver jusqu’à vous, puisque des ménestrels et des hérauts ont proclamé ses hauts faits dans les tournois comme sur les champs de bataille.

— Laisse donc aux ménestrels et aux hérauts le soin de célébrer tes louanges ; elles seront mieux placées dans leur bouche que dans la tienne. Mais, dis-moi, quel est celui d’entre eux qui consignera dans ses chants, ou dans les archives des tournois, la victoire mémorable que, cette nuit, vous avez remportée sur un vieillard suivi de quelques serfs timides, et qui vous a donné le pouvoir de transporter, contre son gré, dans le château d’un brigand, une fille sans défense ?

— Vous êtes injuste, » répondit de Bracy en se mordant les lèvres d’un air de confusion, et en prenant un ton plus naturel que celui d’une galanterie affectée qu’il avait d’abord adopté ; « c’est parce que vous n’êtes pas soumise à l’influence d’une passion orageuse que vous ne voulez admettre aucune excuse pour une violence qui n’eut d’autre cause que l’amour inspiré par vos charmes.

— Je vous prie, sire chevalier, de mettre de côté le langage des ménestrels vagabonds : il est devenu si commun, qu’il se trouve tout-à-fait déplacé dans la bouche d’un noble chevalier. Certes, vous me contraignez à m’asseoir, puisque vous faites usage de ces lieux communs dont chaque misérable chanteur de ballades a une provision qu’il ne pourrait épuiser d’ici à Noël.

— Ton orgueil, » dit de Bracy piqué de voir que son style galant ne lui attirait que des marques de mépris ; « ton orgueil aura à lutter contre un orgueil qui n’est pas moins grand que le tien. Sache donc que j’ai fait valoir mes prétentions à ta main de la manière qui convenait le mieux à mon caractère ; il paraît, d’après le tien, qu’il faut chercher à gagner ton cœur l’arc sur l’épaule et la lance au poing, plutôt que par des phrases galantes et par le langage d’un courtisan.

— La courtoisie du langage, lorsqu’elle ne sert qu’à voiler la bassesse des actions, est comme la ceinture d’un chevalier autour du corps d’un vil paysan. Je ne suis pas surprise que cette contrainte paraisse te gêner ; il aurait été plus honorable pour toi d’avoir conservé le costume et le langage d’un outlaw, que de cacher sous l’affectation de manières polies et d’un langage courtois, des actions tout-à-fait dignes d’un brigand.