Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/168

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La nuit était déjà très avancée lorsque, épuisé de fatigue par des efforts que le succès avait couronnés, Waldemar Fitzurse, en rentrant au château d’Ashby, rencontra de Bracy qui avait quitté les somptueux vêtements sous lesquels il avait paru au banquet, pour y substituer une casaque de drap vert avec un haut-de-chausses de même couleur, un couvre-chef de cuir, une courte épée ou un couteau de chasse ; un cor était suspendu à son épaule, il tenait un arc à la main, et un paquet de flèches était attaché à sa ceinture. Si Waldemar eût rencontré un tel personnage hors du château, il eût passé près de lui sans y faire attention, et l’aurait pris pour un des yeomen de la garde ; mais le trouvant dans le vestibule, il le regarda de plus près, et reconnut le chevalier normand sous le costume d’un archer anglais.

« Que signifie cette mascarade ? » s’écria Fitzurse avec un peu d’humeur ; « est-ce le moment de se livrer aux folies de Noël[1], quand le sort du prince Jean, notre maître, est à la veille de se décider ? Pourquoi n’es-tu pas venu comme moi relever le courage de ces poltrons, que le seul nom du roi Richard fait trembler, comme on dit qu’il effraie les enfants sarrasins ?

— J’ai songé à mes affaires, Fitzurse, » répondit de Bracy avec un grand sang-froid, « comme vous avez pensé aux vôtres.

— Comme j’ai pensé aux miennes ! » reprit le rusé Waldemar ; « je ne me suis occupé que de celles du prince Jean, notre commun patron.

— À merveille, mon cher ! mais quel est ton motif pour agir ainsi ? il y a gros à parier que c’est ton intérêt personnel. Allons, Fitzurse, nous nous connaissons tous deux ; l’ambition t’aiguillonne ; moi, c’est le plaisir : nos goûts diffèrent comme nos âges. Tu as du prince Jean la même opinion que moi : nous savons tous deux qu’il est trop faible pour être un monarque résolu, trop despote pour être un bon roi, trop insolent et trop présomptueux pour être un souverain populaire, trop inconstant et trop timide pour conserver long-temps le diadème. Tel est en effet le prince avec lequel Fitzurse et de Bracy ont espéré s’élever et prospérer : tel est

  1. Les fêtes de Noël ou Christmas sont en Angleterre ce qu’est en France le nouvel an ; on se visite, on se fait des présents, les domestiques reçoivent des étrennes et l’on se donne des repas où le beafsteak (le bœuf), le plumpouding (assemblage de farine, de graisse et de raisins cuits), le turkey (le dindon), et les minced-pies (petits gâteaux) jouent un grand rôle. a. m.