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liste de guerriers normands qui se trouve dans le manuscrit d’Auchinleck, lui a fourni le nom formidable de Front-de-Bœuf.

Ivanhoé eut un grand succès lors de son apparition, et l’on peut dire qu’il a valu à son auteur un droit de franchise, puisque celui-ci a pu depuis lors placer la scène de ses fictions en Angleterre aussi bien qu’en Écosse.

Le caractère de la belle Juive trouva tant de faveur auprès de quelques unes de ses lectrices, que l’auteur fut blâmé de n’avoir point, en arrangeant les destinées de ses personnages, uni Wilfrid à Rebecca, plutôt qu’à lady Rowena qui excite moins d’intérêt. Mais, sans parler des préjugés du temps qui rendaient une pareille union presque impossible, l’auteur peut faire observer en passant qu’un caractère plein de vertu et d’élévation est dégradé plutôt qu’élevé lorsqu’il trouve la récompense de ses nobles actions dans la prospérité temporelle : telle n’est point celle que la Providence a jugée digne de la vertu souffrante ; et c’est une doctrine dangereuse et fatale que de persuader aux jeunes personnes (lectrices ordinaires des romans) que la rectitude de conduite ou de principes a pour effet naturel la satisfaction de nos désirs, ou qu’elle trouve sa récompense dans les désirs satisfaits. En un mot, si un caractère vertueux et plein d’une céleste abnégation eût fini par obtenir la richesse, la grandeur et les dignités, ou par voir couronner une passion imprudente et mal assortie, telle que celle de Rebecca pour Ivanhoé, le lecteur eût pu dire que vraiment la vertu avait obtenu sa récompense. Mais un regard jeté sur le grand tableau de la vie prouvera que le renoncement à soi-même et le sacrifice de la passion aux inspirations de la conscience, ont rarement un pareil salaire, et que le sentiment intérieur qu’on éprouve après avoir accompli un noble devoir est pour l’âme une assez digne récompense, puisqu’il lui communique ce calme que le monde ne peut ni donner ni ravir.

Abbotsford, 1er septembre 1830.