Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/123

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sonnables et chrétiens, mais celui-ci n’est pas du nombre. Souffrir qu’un Juif se payât lui-même ne serait pas équitable, il tromperait mon maître ; cela ne serait point raisonnable, puisque ce serait agir en fou ; et encore moins chrétien, puisque ce serait dépouiller un croyant pour enrichir un infidèle.

— Il faut cependant le contenter, reprit le chevalier.

— Je le ferai, dit Gurth, en prenant le sac sous son manteau et en quittant le pavillon ; et il m’arrivera malheur, murmura-t-il en lui-même, s’il n’est pas satisfait avec le quart de ce qu’il pourrait demander. Et il prit la route d’Ashby, laissant le chevalier déshérité s’abandonner à ses pénibles doutes, mais dont il n’est pas temps encore d’entretenir le lecteur.

Il faut maintenant transporter la scène au village d’Ashby, ou plutôt à une maison du voisinage appartenant à un riche Israélite, chez lequel Isaac, sa fille et leur suite avaient pris leur quartier, car les Juifs, on le sait, exerçaient entre eux l’hospitalité et la charité d’une manière aussi généreuse qu’ils montraient d’avarice et de cupidité envers tous les chrétiens.

Dans un appartement, petit mais richement orné de décorations suivant le goût oriental, Rébecca reposait sur un amas de coussins brodés qui, placés sur une plate-forme basse environnant la salle, servaient de chaises et de fauteuils comme l’estrade espagnole. Elle observait tous les mouvemens de son père avec une inquiète et tendre affection tandis qu’il parcourait l’appartement, l’air égaré et le maintien en désordre, joignant quelquefois les mains, levant quelquefois les yeux vers le plafond comme un homme travaillé par quelques grands chagrins d’esprit. « Oh, Jacob ! s’écriait-il ; oh ! vous tous les douze saints patriarches de notre tribu ! quelle funeste aventure pour un homme qui a dûment rempli tous les devoirs d’un enfant de Moïse ! Cinquante sequins arrachés en un clin d’œil par les griffes d’un tyran !

— Mais mon père, dit Rébecca, il me semblait que vous donniez cet or au prince volontairement.

— Volontairement ! que les plaies de l’Égypte le couvrent en entier ! Volontairement, dis-tu ? oui, aussi volontairement que lorsque dans le golfe de Lyon je jetai aux flots mes marchandises pour alléger le navire pendant que la tempête menaçait de l’engloutir ; aussi volontairement que je me vis priver de mes soies les plus précieuses, entraînées par les vagues, que l’écume de l’Océan fut parfumée de ma myrrhe et de mon aloès, et que mes vases d’or et d’ar-