Page:Œuvres de Walter Scott, Ménard, traduction Montémont, tome 12, 1838.djvu/108

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donc un nouveau cheval, plein de feu et d’ardeur, et une nouvelle lance, de peur que le bois de la première n’eût été affaibli dans les rencontres qu’il avait soutenues ; enfin il prit un autre bouclier, le sien ayant reçu déjà quelques dommages. Ce dernier ne portait pour devise générale que celle de son ordre, représentant deux chevaliers montés sur le même coursier, emblème expressif de l’humilité et de la pauvreté primitives des templiers, vertus qu’ils avaient depuis changées pour de l’arrogance et des richesses qui amenèrent leur suppression[1]. Le nouveau bouclier de Bois-Guilbert représentait un corbeau en plein vol, tenant dans ses serres un crâne, et portant pour devise : « Gare le corbeau ! «

Lorsque les deux champions s’arrêtèrent en face l’un de l’autre, aux deux extrémités de la lice, l’impatience publique fut extrême ; peu espéraient que la rencontre fût heureuse pour le chevalier déshérité, quoiqu’ils augurassent bien de son courage et de son adresse. Les trompettes n’eurent pas plus tôt donné le signal, que les champions partirent de leurs places avec la rapidité de l’éclair, et se rencontrèrent dans le centre de la lice, en se heurtant avec un bruit semblable à celui de la foudre. Leurs lances se brisèrent en éclats, et on les crut un moment tous les deux renversés, car le choc avait été si violent qu’il avait fait plier les chevaux sur leurs jarrets. L’adresse des cavaliers ramena les coursiers en usant de la bride et de l’éperon, et, se lançant mutuellement des regards qui semblaient de la flamme à travers leurs visières, chacun d’eux fit volte-face, et, se retirant à l’extrémité de la lice, reçut une nouvelle lance des écuyers. Une bruyante acclamation, le balancement des écharpes et des mouchoirs des dames, prouvèrent tout l’intérêt que les spectateurs prenaient à cette rencontre, la plus égale et la plus savante qu’ils eussent applaudie en ce jour. Mais les deux chevaliers n’eurent pas plus tôt repris leurs stations respectives que les applaudissements universels firent place à un silence tellement profond, que la foule semblait craindre de respirer.

Un répit de quelques minutes ayant été accordé aux deux cham-

  1. On voit ici combien le romancier calédonien paie tribut aux passions. Il traite fort mal les templiers ; il les juge d’après les calomnies des moines, leurs plus cruels ennemis. C’est de la même manière qu’il a jugé Napoléon, d’après les feuilles anglaises. Les templiers furent condamnés aux bûchers par deux tyrans ou deux monstres : l’un, temporel, qui voulait s’emparer de leurs richesses ; l’autre, sacerdotal, qui redoutait la pureté de leur doctrine et le bien qu’elle ferait à l’humanité en répandant sur toute la terre les germes d’une instruction philosophique. a. m.