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Car la nuict à l’instant prend des yeux pour me voir :
Les tenebres, Seigneur, sont jour en ta presence,
Et le jour se fait nuict, s’il plaist à ton pouvoir.

Tu possedes mes reins, tout chaud tu m’as reçu
Du ventre de ma mere : ô Dieu ! je le confesse,
Que l’art est merveilleux dont tes doigts m’ont tissu,
Merveilleux sont tes faits d’admirable hautesse,
Et mon ame, ô Seigneur, l’a trop bien apperceu.

Un seul de tous mes os à ton œil curieux
Ne derobe sa forme en secret compassée ;
Ma substance, ô Seigneur ! tu l’as faite aux bas lieux,
Et de mon imparfaict l’œuvre à peine tracée,
Matiere encore informe, est visible à tes yeux.

Tout se voit en ton livre. Ils y sont imprimez
Qu’encore un seul des jours n’esclairoit cest espace ;
Ô qu’ils sont honorez tes esleus bien aimez,
Que leur foiblesse est forte et qu’ils sont en ta grace,
Qu’on les voit en tous lieux abondamment semez !

Dieu, que leur nombre croist ! je les pense conter,
Ils surpassent l’arene au rivage amassée ;
J’ay dormi sur tes faicts, aspre à les mediter,
Je me suis reveillé sur la mesme pensée,
Et je m’y trouve encore et ne m’en puis oster.

Ô Dieu ! si ton courroux meurtrissoit le pervers !
Mais vous, hommes de sang, loin, loin de mon visage,
Qui laschez contre luy maints propos de travers,
Qui blasphemez sa gloire, et d’un mechant langage
Dites que ses citez ne nous tiendront couverts.

Seigneur, n’ay-je abhorré ceux qui t’avoient fasché ?
D’inimitié contre eux n’ai-je eu l’ame remplie ?
L’œil de tes ennemis ne m’a-t-il desseché ?
Je les poursuivois tous d’une haine accomplie ;
Aussi tout leur courroux dessus moy s’est lasché.

Esprouve-moy, Seigneur, sonde-moy bien avant ;
Voy mon cœur, voy mes pas, reconnais mon addresse,
Si je suis des pecheurs les destours poursuivant ;
Voy si l’iniquité de mon ame est maistresse,
Et me guide en ta voye, ô Dieu toujours vivant !




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