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On la connoist, on en fait cas ;
Mais le feu qui me met en cendre
Est tel, qu’il ne se peut comprendre ;
Aussi, vous ne le croyez pas.

Il n’y a regret ny tristesse
Qui trouble si fort un amant,
Que de voir celle qui le blesse
Ne croire rien de son tourmant ;
Et c’est ce qui plus me console,
Car, si mes pleurs ou ma parole
Ma douleur pouvoient asseurer,
Ce me seroit fort peu de gloire
Qu’elle fust si facile à croire,
Estant si forte à endurer.

Le mal qui me rend miserable,
Et qui me conduit au trespas,
Est si grand, qu’il est incroyable ;
Aussi, vous ne le croyez pas.


CHANSON


Pour faire qu’une affection
Ne soit sujette à l’inconstance,
Il faut beaucoup de connoissance,
Et beaucoup de discretion.

Je suis bien d’avis qu’une dame
Ne doive aisément s’asseurer
Qu’un jeune amant garde sa flame,
Pour le voir plaindre et soupirer ;
Car, presqu’aussi tost qu’il commance,
Le refus ou la jouyssance
Esteignent ses feux si cuisans,
Et n’y peut avoir d’asseurance
Qu’il n’ait passé deux fois douze ans.

Et puis la jeunesse indiscrette,
Brûlant d’amoureuse chaleur,
Ne sçauroit retenir secrette
Une joye ou une douleur ;
De ses faveurs elle se vante,
Pronte, dédaigneuse, arrogante,
Rien ne s’y peut voir d’arresté,
Et son ame est plus inconstante
Qu’un flot deçà delà porté.

J’estime aussi peu recevable,
Au moins pour durer longuemant,
Cette ardeur qu’on croit veritable,