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Page:Œuvres de Blaise Pascal, II.djvu/155

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PRÉFACE SUR LE TRAITÉ DU VIDE

gnoissances, il peut aussy les augmenter facilement ; de sorte que les hommes sont aujourd’hui en quelque sorte dans le mesme estat où se trouveroient ces anciens philosophes, s’ils pouvaient avoir vieilli jusques à present, en adjoutant aux cognoissances qu’ils avoient celles que leurs estudes auroient pu leur acquerir à la faveur de tant de siecles. De là vient que, par une prerogative particuliere, non seulement chacun des hommes s’advance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrez à mesure que l’univers vieillit, parce que la mesme chose arrive dans la succession des hommes que dans les aages differents d’un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siecles, doit estre considerée comme un mesme homme qui subsiste tousjours et qui apprend continuellement[1] :

  1. « Plus de trois cents auparavant, écrit Ernest Havet, le vieux Roger Bacon était bien près de la même idée, lorsqu’au chapitre vi de la première partie de l’Opus majus, il exprimait cette pensée, en l’attribuant à Sénèque, qu’il n’y a rien de complet dans les Inventions humaines, et que les plus jeunes sont les plus éclairés, parce que les plus jeunes, venant les derniers dans la succession des temps, entrent en possession du travail de ceux d’avant eux. » — François Bacon avait précisé cette conception à plus d’une reprise : « La vérité est fille du temps et non de l’autorité. Il ne faut donc pas s’étonner si cette fascination qu’exercent l’antiquité, les auteurs et le consentement général, a paralysé le génie de l’homme, au point que, comme une victime de sortilèges, il ne pût lier commerce avec les choses elles-mêmes… Une cause, qui a fait obstacle au progrès que les hommes auraient dû faire dans les sciences, et qui les a pour ainsi dire cloués à la même place, comme s’ils étaient enchantés, c’est le profond respect qu’ils ont d’abord pour l’antiquité… L’opinion qu’ils s’en forment, faute d’y avoir suffisamment pensé, est tout à fait superficielle, et n’est guère conforme au sens naturel du mot auquel