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Page:Œuvres de Blaise Pascal, I.djvu/75

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famille devoit considerablement à M. Perier, qui, voyant que cette dette estoit sur le point de prescrire, voulut faire quelque procedure pour empescher la prescription. Mon pere alla voir ce tresorier pour le prier de ne point trouver mauvais qu’il fit quelque signification. Cet homme s’emporta d’une maniere indigne et fit dans le monde des plaintes aigres et tres injurieuses contre luy. On le rapporta à mon pere qui dit : « Il faut excuser un homme qui est mal dans ses affaires. » Environ huit jours aprez, il vint des nouvelles de Paris qui portoient que les tresoriers seroient obligez de payer une taxe de dix mille livres, faute de quoy leurs charges seroient perdues. Mon pere le dit à ma mere et ajouta : « Voylà un homme ruiné, j’ay envie de luy offrir de l’argent. » Ma mère luy dit : « Faites ce que vous voudrez, mais vous voyez combien il vous est dû dans cette maison »[1]. Il ne dit plus rien ; mais des le lendemain il fut trouver ce tresorier, et luy demanda s’il avoit su cette nouvelle, et à quoy il estoit determiné. « Il faut bien, repondit le tresorier, que j’abandonne ma charge, car vous voyez bien que je ne trouveray pas dix mille francs ». Mon pere luy dit : « Non, monsieur, vous ne l’abandonnerez point ; j’ay dix mille francs, je

  1. Ce dialogue trouve sa confirmation dans un passage curieux d’une lettre de Gilberte Pascal à M. Vallant, écrite en 1675 : « M. de Rebergues… pourra vous dire aussy une partie des horribles embarras où je suis plongée par les affaires. J’avois esperé qu’une année m’en pourroit tirer; mais en voylà trois, et il m’en vient toujours de nouvelles. Je crois que l’un sert d’exemple à l’autre ; car tous ceux à qui j’ay affaire me chicanent pour les choses du monde les plus claires ; et ce qu’il y a de plus affligeant et de plus piquant, c’est que tout cela me vient de la facilité de M. Perier et de l’extreme indulgence qu’il a eue pour tous ceux lui qui devoient. Enfin, monsieur, je ne saurois vous dire ce que je souffre… » (Faugère, Lettres, Opuscules, etc. Paris, 1845, p. 97).