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Page:Œuvres de Blaise Pascal, I.djvu/56

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En 1638, mon grand pere estant à Paris, il arriva que l’on fit de grands retranchemens des rentes sur l’Hostel de ville ; et comme son principal bien estoit de cette qualité là, ayant vendu en Auvergne ses charges, sa maison, et tous ses autres biens, pour le convertir en cette sorte de bien qu’il trouvoit plus commode dans le dessein qu’il avoit de demeurer à Paris, et d’y eslever sa famille du soin de laquelle il estoit entièrement chargé, ayant perdu sa femme, il se trouva donc très intéressé dans ces affaires. Beaucoup d’autres personnes de Paris estoient dans les mesmes termes ; et on faisoit sur ce sujet des assemblées chez M. le Chancelier Seguier[1] où se trouvoient ces personnes là. Il arriva un jour, où l’on avoit resolu un retranchement tres considerable, que quelques uns de ces messieurs qui estoient là s’emportèrent très fort : cela en excita d’autres et causa une emotion generale, et un bruit qui fit de la peine aux ministres[2]. Le jour mesme quand tout le monde se fut retiré, on avoit fort bien remarqué ceux qui y estoient, et on envoya arrester et mettre à la Bastille deux des amis de mon grand pere qui estoient de cette assemblée[3]. Mon grand pere en

  1. Pierre Seguier (1588-1672) fut garde des sceaux en 1633 et chancelier en 1635.
  2. « Ce mesme mois, écrit Bassompierre dans ses Mémoires, les huit et trois millions de rente constituée sur les aydes et gabelles de France ne s’estant payés plusieurs quartiers auparavant, esmeurent les rentiers à faire instance au conseil pour leur payement, ce qu’ils executerent plus chaudement et avesques plus de bruit que le conseil du roy ne desiroit ; et en suitte se retirant de cheux le chancelier, ils rencontrèrent Cornuel l’intendant quy entroit cheux le surintendant, lequel ils poursuivirent avec injures, de sorte que s’il ne fut promptement entré cheux le surintendant, il eut couru fortune » (Mémoires, édités par le marquis de Chanterac, t. IV, Paris, 1877, p. 248).
  3. Ces amis étaient M. de Bourges (sans doute le conseiller du Roy, trésorier payeur de Messieurs les trésoriers de France, à qui le P. Mersenne dédia les Preludes de l’harmonie universelle 1634), Chenu et Celoron tous trois, écrit Guy Patin (Lettres, édit. Triaire, 1907, t. I p. 134), boni viri optimeque mihi noti. Sur la répercussion de ces troubles au Parlement de Paris, nous empruntons la note suivante, à l’édition des Mémoires de Mathieu Molé, par Aimé Champollion-Figeac (Paris, 1855, t. II, p, 897) : « Pendant l’audience du 26 mars 1638, les deux lieutenants de Paris vinrent dire à la Cour que : mercredi dernier (24 mars) quantité de personnes se sont encore attroupées et ont commis plusieurs insolences et voies de fait, ensuite d’assemblées faites au sujet du non-payement des rentes de la ville, ce qui tend à sédition et à émotion ; et qu’ils ont fait emprisonner trois personnes que l’on dit avoir donné occasion à telles actions. La Cour ordonna qu’il fût procédé à l’instruction et jugement des personnes arrêtées, et fit inhibition et défense à toutes personnes, de quelle qualité et condition qu’elles fussent, de s’attrouper et faire aucune assemblée, sous prétexte de payement des rentes, ni autrement, à peine d’être prises comme perturbateurs du repos public, sauf aux rentiers de s’adresser au Prévôt des marchands. »
    La Grand’Chambre avait évoqué l’arrêt ; le 29 mars une lettre de cachet interdit à la Grand’Chambre de délibérer sur le refus de payer les rentes. Les parlementaires qui résistèrent furent exilés ; Barillon, le frère aîné de M. de Morangis, dut se retirer à Tours (Voir les Mémoires d’Omer Talon, coll. Michaud et Poujoulat, p. 59).