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Page:Œuvres de Blaise Pascal, I.djvu/196

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BIOGRAPHIES

malade à l’extremité. Mon pere oublia lors toutes ses craintes, et dit que, quelque danger qu’il y eust pour luy, il vouloit estre dans sa maison pour voir de ses yeux tout le cours de la maladie. Et, en effet, il ne la quitta jamais un moment, couchant mesme dans sa chambre. Elle guerit de son mal ; mais elle en fut toute gastée. Elle avoit alors treize ans, et elle avoit l’esprit assez avancé pour aymer la beauté et estre faschée de l’avoir perduë. Cependant elle ne fut point du tout touchée de cet accident ; au contraire elle le considera comme une faveur, et fit des vers pour en remercier Dieu, où elle disoit, entre autres choses, qu’elle regardoit ses [creux][1] comme les gardiens de son innocence, et pour des marques indubitables que Dieu la vouloit luy conserver ; et tout cela venoit de son propre mouvement. Elle passa tout l’hiver sans sortir de la maison, n’estant pas en estat d’aller parmi le monde. Elle ne s’ennuya point du tout, en s’occupant fort de ses poupées et de ses bijoux.

Au mois de fevrier de l’année 1639, M. le cardinal eut envie de faire jouer une comedie par des enfans. Madame la duchesse d’Aiguillon prit le soin de chercher des filles, et proposa à Madame Saintot si elle pourroit donner Mademoiselle sa fille la jeune, et s’il y auroit moyen d’avoir ma sœur, et luy dit qu’elle avoit pensé que possible cela pourroit servir pour le retour de mon pere, si cette petite le demandoit à M. le cardinal. Cet avis donné de cette part parut si important à tous nos amis qu’ils crurent qu’il ne falloit pas perdre cette occasion. Ainsy elle apprit le role qu’on luy donna et fit son personnage, mais avec tant d’agrement qu’elle ravissoit

  1. Voir ci-dessous, p. 218.