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Page:Œuvres de Blaise Pascal, I.djvu/148

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BIOGRAPHIES

seulement à l’egard des injures qu’il estoit ainsy comme insensible ; mais il l’estoit aussy à l’egard de ce qui blesse tous les autres hommes, et qui fait leur plus grande passion. Il avoit asseurement, l’ame grande mais sans ambition, ne desirant ny d’estre grand ny d’estre puissant, ny honoré dans le monde, et regardant mesme tout cela comme ayant plus de misere que de bonheur. Il ne souhaittoit du bien que pour en faire part aux autres, et son plaisir estoit dans la raison, dans l’ordre, dans la justice, et enfin dans tout ce qui estoit capable de nourrir l’ame, et peu dans les choses sensibles.

Il n’estoit pas sans defauts ; mais l’on avoit une liberté tout entiere de l’en avertir, et il se rendoit aux avis de ses amis avec une soumission tres grande quand ils estoient justes, et quand ils ne l’estoient pas, il les recevoit tous-jours avec douceur. L’extreme vivacité de son esprit le rendoit si impatient quelques fois qu’on avoit peine à le satisfaire[1] ; mais dés aussy tost qu’on l’avertissoit, ou qu’il s’apercevoit luy mesme qu’il avoit fasché quelqu’un par cette impatience de son esprit, il reparoit incontinent sa faute par des traitements si honnestes qu’il n’a jamais perdu l’amitié de personne par là.

L’amour propre des autres n’estoit pas incommodé par le sien, et on auroit dit mesme qu’il n’en avoit point, ne parlant jamais de luy[2], ny de rien par rapport à luy ; et

  1. Dans une relation anonyme que les recueils du père Guerrier ont conservée, on lit ces lignes significatives : « M. Pascal avoit des adresses merveilleuses pour cacher sa vertu, particulierement devant les gens du commun, en sorte qu’un homme dit un jour à M. Arnoul qu’il sembloit que M. Pascal estoit toujours en colere et qu’il vouloit jurer ; ce qui est assez plaisant, mais qui ne seroit pas bon à escrire. »
  2. Voir même relation : « M. Arnoul de Saint-Victor dit que quand on demandoit conseil à M. Pascal, il escoutoit beaucoup et parloit peu ».