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Page:Œuvres de Blaise Pascal, I.djvu/142

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BIOGRAPHIES

regles de la charité. C’est pourquoy il ne mettoit pas beaucoup de difference entre la tendresse et la charité, non plus qu’entre la charité et l’amitié ; il concevoit seulement que comme l’amitié suppose une liaison plus estroite, et cette liaison une application plus particuliere[1], [elle] fait que l’on resiste moins aux besoins de ses amis, parce qu’ils sont plus tost connus et que nous en sommes plus facilement persuadez.

Voilà comment il concevoit la tendresse, et c’est ce qu’elle faisoit en luy sans attachement ny amusement, parce que la charité ne pouvant avoir d’autre fin que Dieu, elle ne pouvoit s’attacher qu’à luy, ny s’arrester non plus à rien qui amuse ; parce qu’elle sçait qu’il n’y a point de temps à perdre et que Dieu qui voit et qui juge tout nous fera rendre compte de tout ce qui sera dans nostre vie, qui ne sera pas un nouveau pas pour avancer dans la voye uniquement permise qui est celle de la perfection.

Mais non seulement il n’avoit pas d’attache pour les autres : il ne vouloit pas non plus que les autres en eussent pour luy. Je ne parle point de ces attachements criminels et dangereux : car cela est grossier, et tout le monde le voit bien ; mais je parle des amitiez les plus innocentes, et dont l’amusement fait la douceur ordinaire de la societé humaine : c’estoit une des choses sur lesquelles il s’observoit le plus regulierement, afin de n’y point donner lieu, et d’en empescher le cours des qu’il en voioit quelque apparence[2]. Et comme j’estois fort eloignée de

  1. F : qui.
  2. Texte de 1684 : « Et comme je ne sçavois pas cela, j’estois toute surprise des rebuts qu’il me faisoit quelques fois, et je le disois à ma sœur, me plaignant à elle que mon frere ne m’aimoit point et qu’il sembloit que je lui faisois de la peine, lors mesme que je lui rendois