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Page:Œuvres de Blaise Pascal, I.djvu/140

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BIOGRAPHIES

jusqu’à l’attachement, et elle estoit aussi exempte de tout amusement.

Il ne pouvoit plus aymer personne qu’il aymoit ma sœur, et il avoit raison ; il la voioit souvent, il luy parloit de toutes choses sans reserve, il recevoit d’elle satisfaction sur toutes choses sans exception ; car il y avoit une si grande correspondance entre leurs sentiments qu’ils convenoient de tout ; et assurement leur cœur n’estoit qu’un cœur, et ils se trouvoient l’un dans l’autre des consolations qui ne se peuvent comprendre que par ceux qui ont gousté quelque chose de ce mesme bonheur et qui sçavent ce que c’est qu’aymer et estre aymé ainsy avec confiance et sans rien craindre qui divise, et où tout satisfasse.

Cependant, à la mort de ma sœur qui preceda la sienne de dix mois[1], quand il en receut la nouvelle ; il ne dit autre chose sinon : « Dieu nous fasse la grace de mourir ainsy chrestiennement. » Et dans la suitte il ne nous parloit que des graces que Dieu avoit fait à ma sœur durant sa vie, et des circonstances et du temps de sa mort ; et puis eslevant son cœur au ciel, où il la croyoit bien heureuse, il nous disoit avec quelque transport : « Bienheureux ceux qui meurent, et qui meurent ainsi au Seigneur. » Et lorsqu’il m’en voyoit affligée (car il est vray que je ressentis fort cette perte) il en avoit de la peine, et me disoit que cela n’estoit pas bien, et qu’il ne falloit pas avoir ces sentiments-là pour la mort des justes ; mais que nous devions au contraire louer Dieu de ce qu’il [l’]avoit recompensée si tost des petits services qu’elle luy avoit rendus.

  1. Jacqueline Pascal mourut le 4 octobre 1661.