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Page:Œuvres de Blaise Pascal, I.djvu/129

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BLAISE PASCAL

esté achevée. Je n’oserois dire que nous n’en estions pas dignes. Quoy qu’il en soit, Dieu a voulu faire voir, par l’eschantillon, pour ainsi dire, de quoy mon frere estoit capable par la grandeur de l’esprit et des talents qu’il luy avoit donnez ; et si cet ouvrage pouvoit estre accomply par un autre, je croirois que Dieu voudroit qu’un si grand bien ne pust estre obtenu que par beaucoup de prieres nouvelles.

Ce renouvellement des maux de mon frere commença par le mal de dents qui luy osta absolument le sommeil. Mais quel moyen à un esprit comme le sien d’estre eveillé et de ne penser à rien ? C’est pour quoy dans les insomnies mesmes, qui sont d’ailleurs si frequentes et si fatiguantes, il luy vint une nuit dans l’esprit quelques pensées sur la roulette, la premiere fut suivie d’une seconde, et la seconde d’une troisieme, et enfin d’une multitude de pensées qui se succederent les unes aux autres ; elles luy descouvrirent comme malgré luy la demonstration de la roulette dont il fut luy mesme surpris. Mais, comme il y avoit long temps qu’il avoit renoncé à toutes ces choses, il ne pensa pas seulement à rien escrire, neantmoins en ayant parlé à une personne à qui il devoit toute sorte de deference[1], et par respect à son merite, et par reconnoissance de l’affection dont il en estoit honoré. Cette personne[2] forma sur cette invention un dessein qui ne regardoit que la gloire de Dieu, et engagea mon frere à escrire tout ce qui luy estoit venu dans l’esprit, et à le faire imprimer.

  1. Le texte de 1684 porte seulement : « et par respect. »
  2. 1684 : « qui est autant considerable par sa pieté que par les éminentes qualitez de son esprit et par la grandeur de sa naissance. » Voir sur ce point le Récit de Marguerite Perier, infra, p. 135.