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Page:Œuvres de Blaise Pascal, I.djvu/115

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BLAISE PASCAL

pouvoit souffrir ; et appeloit cela estre sensuel, encore que ce ne fussent que les choses les plus communes : parce [que], disoit-il, c’estoit une marque qu’on mangeoit pour contenter son goust, ce qui estoit tousjours un mal ; ou pour le moins que l’on parloit un langage uniforme à celuy des hommes sensuels, et qui n’estoit pas convenable à un chrestien qui ne doit jamais rien dire qui n’eust mesme un air de sainteté. Il n’avoit point voulu permettre qu’on fist aucune sauce ni aucun ragoust, qu’on luy donnat de l’orange ny du verjus, ni rien de ce qui excitast l’appetit, quoiqu’il aimast naturellement toutes ces choses. Il avoit reglé, dans le commencement de sa retraitte la quantité de nourriture qu’il falloit pour le besoin de son estomach ; et depuis ce temps là, quelque appetit qu’il eust, il ne passoit jamais cette mesure ; et quelque degoust qu’il eust, il falloit qu’il mangeast ce qu’il avoit reglé. Lorsqu’on luy demandoit la raison pourquoy il faisoit cela, il disoit que c’estoit le besoin de l’estomach qu’il falloit satisfaire et non celuy de l’appetit.

Mais la mortification de ses sens n’alloit pas seulement à se retrancher ainsy de tout ce qui pouvoit leur estre agreable, soit pour la nourriture, soit pour les remedes. Il a pris quatre ans de suitte des consommez sans en tesmoigner le moindre degoust. C’estoit assez qu’on luy eust ordonné quelque chose, il la prenoit sans peine, et lors que je m’estonnois qu’il n’avoit point de repugnance à prendre certaines medecines fort degoustantes, il se moquoit de moy et me disoit qu’il ne pouvoit pas comprendre luy mesme comment on pouvoit tesmoigner de la repugnance quand on prenoit une medecine volontairement, et aprez qu’on avoit esté averty qu’elle estoit mauvaise, qu’il n’y avoit que la violence et la surprise qui dussent produire ces effets. Il sera aysé de remarquer dans