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Page:Œuvres de Blaise Pascal, I.djvu/111

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BLAISE PASCAL

entiere à Dieu[1]. Comme elle avoit beaucoup d’esprit, des que Dieu lui eut tourné le cœur, elle comprenoit comme mon frere toutes les choses qu’il disoit de la sainteté de la Religion chrestienne ; et ne pouvant se souffrir dans l’imperfection où elle se croioit dans le monde elle se fit religieuse dans une maison tres austere au Port Royal des Champs, et y est morte à l’âge de trente six ans seulement aprez avoir passé par les emplois les plus difficiles et s’estre consommee ainsi en peu de temps dans un merite que les autres n’acquierent qu’aprez beaucoup d’années.

Mon frere avoit pour lors vingt quatre ans, ses incommoditez avoient tousjours beaucoup augmenté, et elles vinrent jusqu’au point qu’il ne pouvoit plus rien avaller de liquide à moins qu’il ne fut chaud, et encore ne le pouvoit il faire que goutte à goutte : mais comme il avoit outre cela une douleur de teste comme insupportable, une chaleur d’entrailles et beaucoup d’autres maux, les medecins luy ordonnerent de se purger de deux jours l’un durant trois mois, de sorte qu’il fallut prendre toutes les medecines en la maniere qu’il en estoit capable, c’est à dire les faire chauffer et les avaller goutte à goutte. C’estoit un veritable supplice, et ceux qui estoient auprez de luy en avoient horreur, seulement à les voir ; mais mon frere ne s’en plaignoit jamais, il regardoit tout cela comme un gain pour luy. Car comme il ne connoissoit plus d’autre science que celle de la vertu et qu’il sçavoit qu’elle se perfectionnoit dans les infirmitez, il faisoit avec joie de toutes ses peines le sacrifice de sa penitence ; y re-

  1. C’est à partir de cet endroit qu’il y a une différence complète et à peu près continue entre le manuscrit que nous publions (nous le désignerons par l’initiale F) et le texte qui a été imprimé.